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Nobody Knows***
Au revoir les enfants
Fernand Denis
Mis en ligne le 16/11/2004
Triste. Certes, il n'est pas rare qu'on sorte d'une projection, les yeux rouges bien cachés derrière les lunettes solaires. Mais triste, c'est différent. On quitte le film du Japonais Kore-eda Hirokazu imbibé de ce sentiment, pour longtemps. Sans doute parce que le film s'inspire d'un fait divers réel, et parce que le réalisateur japonais ne manipule pas la précieuse émotion.
DANS UNE VALISE
Du premier jusqu'au dernier plan, le film intrigue. Le premier plan est celui d'une valise, posée entre un jeune garçon et sa mère, face à face dans un train. Jamais vu une valise filmée aussi affectueusement.De fait, on découvrira qu'elle contient un enfant. Et puis, on verra deux autres mômes sortir des caisses d'un déménagement. Manifestement, cette femme ne veut pas qu'on sache qu'elle en a quatre. D'ailleurs, quand elle se présente à ses voisins en compagnie d'Akira, son gamin de 12 ans, elle leur explique qu'elle vit seule avec lui, car son mari travaille à l'étranger.
Mais dans le deux-pièces cuisine, elle donne des instructions fermes à ses quatre petits, de 5 à 12 ans. Seul Akira est autorisé à sortir, les autres ne peuvent pas, pas même un orteil sur le balcon. Et pas de bruit non plus. C'est, pour cette raison, qu'ils furent forcés de déménager. Et l'enfant turbulent sait ce qui l'attend: un séjour dans la valise!
Histoire sordide, sinistre, monstrueuse? Oui et non, car il règne dans cet appartement une ambiance chaleureuse, agréable, fraternelle. La maman n'a que l'apparence d'un adulte; ses yeux, sa bonne humeur, son inconscience de la réalité appartiennent encore à l'enfance.Un soir, en revenant du travail, elle confie à Akira qu'elle est amoureuse. Quelques jours plus tard, elle ne revient plus. Voilà nos quatre petits livrés à eux-mêmes.
COMME DE LA MUSIQUE SÉRIELLE
Là où l'on s'attend à une couche de misérabilisme, une poussée d'indignation; le réalisateur s'introduit dans la bulle des enfants abandonnés qui rusent avec le système, de peur que celui-ci ne les sépare. Car le propos n'est pas social, il est humain. Il montre le temps qui passe, comme ce vernis posé par la mère qui s'évanouit sur les ongles de la petite. Il montre cette solidarité, cette fratrie au jour le jour alors que la situation se dégrade - plus d'argent, plus d'eau, plus d'électricité. Il montre une vie monotone mais comme de la musique sérielle.
Car le réalisateur se comporte en compositeur inspiré, il sait trouver la variation qui donne du relief, l'impulsion qui rend le récit fascinant. Il s'agit notamment de l'effet des saisons - ce qui met le film en relation avec «Spring, Summer, Fall, Winter...», le beau film de Kim Ki Duk - qui transforme imperceptiblement les enfants.
Le spectateur est installé à la bonne distance d'observation, d'émotion, de méditation et aussi à la bonne hauteur, celle des enfants. Car Kore- eda ne s'intéresse qu'à eux. Mais en filmant leur quotidien, leur clochardisation, il fait cohabiter l'insouciance et la gravité, la poésie et le drame, la tendresse et la monotonie.
Kore-eda signe un film poignant, un film distant, un film tragique qui a beaucoup de délicatesse et de charme.
© La Libre Belgique 2004
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