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Cinéma
Il était une fois «Les frères Grimm»
ALAIN LORFÈVRE
Mis en ligne le 04/10/2005
ENTRETIEN
Il était une fois Terry Gilliam, l'un des réalisateurs les plus déments de sa génération, auteur de «Brazil», «Les Aventures du baron de Münchausen» ou «L'Armée des douze singes». Il était deux fois les frères Bob et Harvey Weinstein, producteurs parmi les plus fameux des vingt dernières années, découvreurs de Tarantino, ex-partenaires de Disney. Il était une fois le mariage contre nature entre le premier, célèbre pour ses dépassements de budgets, et les seconds, réputés pour leurs productions tiroir-caisse. Il était une fois «Les frères Grimm», le film qui a failli ne jamais exister. Aux festivals de Neuchâtel et de Venise, Gilliam nous a conté sa version de l'histoire.
Trop hollywoodien
Tout commence avec le traumatisme retentissant de «L'homme qui tua Don Quichotte», projet mort-né après une semaine de tournage. «Après cet échec, il m'a fallu du temps pour être capable de travailler à nouveau. J'ai planché sur quelques projets personnels. J.K. Rowling et son agent m'ont aussi contacté pour l'adaptation du premier «Harry Potter». Mais le studio (NdlR: la Warner) ne voulait sans doute pas travailler avec un réalisateur comme moi. Je crois qu'ils avaient leur propre idée.» Arrive alors le scénario «Les frères Grimm», fiction fantastique autour des deux célèbres conteurs allemands, a priori taillé sur mesure pour Gilliam. «Je n'aimais pas le script que je trouvais trop hollywoodien dans son traitement. C'était vers le milieu de 2002. Charles Roven qui a produit «L'Armée des douze singes» n'arrêtait pas de revenir avec ça. L'origine littéraire du sujet et la possibilité de jouer avec l'univers des contes ont fini par retenir mon attention. J'ai donc réécrit une partie du scénario avec Tony Grisoni (1) . Comme le Syndicat des scénaristes a ses raisons que la raison ignore, nous sommes crédités au générique comme «créateurs des patrons de costume» !»
Mais à peine le film lancé, le scénario de «Don Quichotte» menace de se répéter. «J'étais à Prague en pleins préparatifs quand j'ai appris que la MGM qui produisait se retirait. En moins de 24 heures, Dimension, le studio des frères Weinstein, se manifestait. Je suis retourné à Los Angeles et nous avons conclu un arrangement.» Gilliam se retrouve à la tête d'un budget de 80 millions de dollars, le plus important de sa carrière. «A Hollywood, il est plus facile aujourd'hui de monter un film de 200 millions de dollars que de 20 millions. C'est très étrange... Chacun arrive avec son manager, son agent, son avocat et il faut payer tous ces gens. Sur «Les Frères Grimm», 32 millions partent en publicité. Combien de films pourrait-on faire avec cette seule somme? Mais comme il y a encore un public pour ces superproductions, Hollywood continue en faire. Moralité: arrêtez d'aller les voir!»
Mais l'argent ne fait pas le bonheur. «C'est devenu tout de suite un concours d'ego. Bob Weinstein voulait montrer qu'il était le seul patron.» Gilliam veut Samantha Morton («Minority Report») dans le rôle féminin. Weinstein impose Lena Headey. Gilliam boude une semaine, puis cède. Le second clash concerne Matt Damon, tête d'affiche avec Monica Belluci et Heath Ledger. «Je trouvais que son profil ne collait pas à la personnalité de Will Grimm: celui-ci passe son temps à protéger son frère. A la longue, il a dû recevoir quelques beignes sur le nez. On lui a mis une petite prothèse. Waouw! Il était métamorphosé. C'était un nouveau Brando! Malheureusement, nos amis les Weinstein croient aux affiches et ils voulaient que sur celles-ci Matt Damon ressemble à Matt Damon. C'est devenu absurde! On a fini par troquer une rallonge de budget de deux millions et demi de dollars pour virer la prothèse!» Les choses n'en restent pas là. Après vision des premières scènes tournées, Bob Weinstein trouve l'atmosphère trop sombre et vire le chef opérateur Nicola Pecorini, collaborateur de Gilliam depuis «Las Vegas Parano». «Arrivé à un tel point, j'ai exigé de ne plus parler aux gens du studio.»
Adversaires tenaces
Le tournage peut enfin avoir lieu. Il s'achève en novembre 2003 avec trois semaines de retard. A l'été suivant, survient un nouveau bras de fer. «Nous en sommes arrivés à la situation classique où les producteurs et le réalisateur ont une vision totalement différente» : Bob Weinstein conteste le premier montage. «Je n'aime pas les compromis. Le problème est que les Weinstein sont des adversaires tenaces, tout comme moi. J'ai décidé de prendre du champ et je suis parti faire un projet personnel, «Tideland». C'est une petite production qu'on a dû faire très rapidement, à l'instinct, tout le contraire de «Grimm». «Tideland» en est l'envers contemporain et sombre. Dans les deux cas, c'est une échappée dans l'imaginaire pour fuir la réalité.»
«Tideland», à l'en croire, aurait permis à Gilliam d'avoir une meilleure perception de «Grimm», sur lequel les Weinstein le rappellent finalement début 2005 pour achever le film. «Je suis revenu avec un regard neuf. J'aimerais pouvoir faire ça avec tous mes films. Si je devais remonter le film aujourd'hui, je ferais encore une version différente. Un film est toujours le reflet du moment. Pour prendre l'exemple de «Tideland», durant le dernier montage, je ne suis pas sûr d'avoir fait les bons choix. Je sais que si je le revois dans quelques mois, je trouverai des erreurs. Mais je les assume. Point.»
Finalement, deux ans et demi après sa mise en route, «Les frères Grimm» sort mercredi sur les écrans. Gilliam est heureux d'avoir vaincu la malédiction de «Don Quichotte», même si le film se ressent des aléas de son tournage. Quant à la morale de l'histoire, Gilliam la livre, dans son grand rire guttural: «Sur un film, la question est de savoir qui vous écoutez. Dans le système des studios, c'est d'autant plus difficile que chaque exécutif a son mot à dire. Et même si leurs idées sont les bonnes, je ne les écouterai pas parce que je n'ai pas de respect pour eux.»
Critique dans «La Libre Culture» du 5/10.
© La Libre Belgique 2005
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