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entretien
Patrice Chéreau, le réalisateur qui dit «non»
PAR ALAIN LORFÈVRE
Mis en ligne le 04/10/2005
ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE
Prolifique et polyvalent, Patrice Chéreau est partout. A Aix-en-Provence, début de l'été, et à Vienne, l'année prochaine, avec la mise en scène du «Cosi Fan Tutte» de Mozart, un peu partout en Europe pour des lectures de textes et aux festivals de Venise et Toronto, début septembre, pour présenter son nouveau film «Gabrielle». A 61 ans, disert et brillant, il répond avec l'assurance de celui qui n'a plus rien à prouver mais poursuit son idéal d'intellectuel créatif.
Le propos du film reste actuel. Pourquoi avoir conservé l'époque de la nouvelle, tout en changeant le lieu?
Lorsque cette nouvelle vous plaît, elle arrive à vous avec les costumes, avec l'époque. Et si elle vous raconte quelque chose sur aujourd'hui et maintenant, vous n'éprouvez pas le besoin de transposer dans l'époque moderne. J'ai même l'impression que l'on vit mieux les relations du couple parce que c'est en costume. Imaginez qu'on l'aurait fait aujourd'hui chez un très grand banquier londonien, d'abord l'appartement aurait été affreux (rires), il n'aurait eu qu'un seul domestique. Je pense que je m'intéresse un peu plus à ce monsieur parce qu'il est dans une époque révolue et que dès qu'il lit la lettre, je suis dans un problème que je connais, auquel je peux me confronter.
Est-ce un film sur la trahison ou sur l'amour?
Ce n'est pas une trahison. Le problème va bien au-delà. Trahir est un mot affreux. Elle va avec un autre homme et lui se sent trahi, c'est sûr. C'est un monde entier qui s'écroule. Et brusquement, ils sont face à une vérité qui est: qu'est-ce qu'on fait de notre couple? Comment vit-on? C'est une bombe qui est arrivée. Pour deux raisons, très contradictoires: une qu'elle est partie et l'autre qu'elle est revenue. Le film de la femme qui est partie avec un autre, on l'a vu des milliers de fois. Mais quand cette femme revient, ça c'est différent. Et la fin! J'étais stupéfait quand je l'ai lue dans la nouvelle de Conrad. Quant à l'amour, c'est surtout un manque d'amour.
Vous mélangez théâtre et cinéma. C'est un travail qui s'est construit en amont ou pendant le tournage avec les acteurs?
Non, c'est pendant le tournage. On a les préparatifs de décors, de dialogues en amont. Mais jusqu'au tournage, je n'ai pas tout vu ensemble. Et c'est du choc de voir tout ensemble que je déduis ce que je vais faire. Le matin, parfois, quand j'arrive, je ne sais pas ce que je vais faire avec la caméra. Et j'improvise. Ou alors une fois qu'on a fait un plan, on refait complètement une autre version dans l'autre sens avec un autre mouvement de caméra. C'est vraiment de l'improvisation de tous les jours.
C'est étrange, on vous imagine plus sûr de ce que vous voulez...
On est toujours nerveux parce qu'écrire un film pareil avec beaucoup de dialogues dans un monde ancien, on se demande s'il va y avoir quelque chose d'intéressant. Est-ce que les acteurs ne vont pas être trop théâtraux? Et on essaye que les acteurs soient vivants, se surprennent et me surprennent. Ce n'est que lorsque je monte dans la salle de montage que je sais si le film est intéressant.
Et dans le cas contraire?
On coupe. J'ai beaucoup coupé. L'équilibre se trouve au montage. Il y avait plus de texte au début. Et j'ai coupé dans celui-ci parce qu'il fallait qu'on arrive très vite au verre d'eau dans la figure. Mais il fallait aussi le temps qu'il lise la lettre et qu'on voie l'effet sur lui.
En quoi Isabelle Huppert vous surprend-elle ici?
Isabelle Huppert est quelqu'un qui ressemble beaucoup à Isabelle Huppert. Et par moment, elle ressemble un peu moins à Isabelle Huppert. A partir de la scène de la salle de bains, elle a un visage qui est moins méfiant et un peu plus ouvert et je trouve qu'elle fait magistralement tout le film. Elle peut tout jouer. Ça ne lui pose aucun problème et aucune difficulté. C'est une superbe machine mais il faut un peu la dérégler pour qu'elle se surprenne elle-même.
A propos des mouvements de caméra, ils sont très nombreux pour un huis clos...
Tous mes films sont mis en scène dans l'espace. Le plaisir que j'ai au théâtre comme au cinéma, c'est de mettre les comédiens dans l'espace et de voir quelle relation ils ont l'un avec l'autre. Il y a une scène de salon où j'ai fait les plans les plus larges de ma carrière.
Pourquoi ces alternances entre noir et blanc et couleur?
Parce que la première image que j'ai eue en tête, c'était en noir et blanc. Et quand il lit la lettre et qu'il casse la carafe, ça passe en couleur. Pourquoi tout le temps faire un film en couleur? Et pourquoi toujours du son? Je crois qu'on écoute mieux la musique après du silence. Comme je crois qu'on entend mieux les dialogues après les avoir vus écrits.
Pascal Greggory a dit que lorsqu'on vous fait une proposition, vous dites d'abord non, puis peut-être.
J'ai tendance à être autoritaire et à dire non tout de suite. Mais j'ai du mal à dire oui. Alors je dis «peut-être» ou «essayons». Ce n'est pas intéressant de dire oui -sur un plateau, je veux dire. Mais si une chose est formidable, je crie «oui!». Mais à un moment donné, je suis dans la situation, comme réalisateur, où je ne sais pas ce que je veux avant de l'avoir vu. Mais, par contre, je sais toujours ce que je ne veux pas. Je travaille une scène avec les comédiens, je la regarde dans la caméra et ça arrive très vite de pouvoir dire: pas comme ça. Mais, après, je ne sais pas. Le non arrive très vite. C'est comme ça que je travaille. C'est ça qui fait avancer le film.
© La Libre Belgique 2005
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