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entretien
Paul Haggis: «L.A. est un laboratoire du racisme»
PAR FERNAND DENIS
Mis en ligne le 04/10/2005
ENVOYÉ SPÉCIAL À DEAUVILLE
Jusqu'en 2004, Paul Haggis était une personnalité du monde de la télé, créateur de séries dont «EZ Streets» ou du «Family Law». Mais en 2005, il a fait une spectaculaire percée dans le paysage cinématographique. Comme scénariste du «Million Dollar Baby» de Clint Eastwood. Et comme réalisateur de «Crash», ce film complexe et incorrect sur le racisme. Nous l'avons rencontré à Deauville où son film a remporté le grand prix d'un jury présidé par Alain Corneau.
Est-ce la peur qui conduit le récit?
Absolument. La peur de l'étranger. Comment définit-on un étranger? Est-ce une question de peau, de look, d'origine, de classe sociale? C'est une question qui agite le monde entier mais les Etats-Unis vivent cela violemment. Vous savez qu'aux USA, les événements ne deviennent des tragédies que si des Américains sont tués. Combien de morts à Bhopal à cause de nos entreprises chimiques? Tout le monde s'en fout, il n'y pas d'Américains parmi les victimes. Et en Irak, on ne comptabilise que les morts américains, les autres ne comptent pas.
L'étranger, est-ce toujours un stéréotype, un cliché?
C'est d'abord un cliché. C'est pour cela qu'au début, tous mes personnages sont des stéréotypes. Tout de suite, le spectateur a le sentiment de savoir: celui-là, c'est un bon et celui-là un mauvais.
Il fallait que je mette aussi ces personnages sous pression pour qu'ils ne puissent plus faire autrement que de dire tout haut, ce qu'ils pensent tout bas. Il y a 50 ans, les gens disaient des choses terriblement racistes. Aujourd'hui, on serait trop honteux de les dire, mais elles sont toujours en nous, bien cadenassées. Pour les faire sortir, il faut mettre l'individu sous une très forte pression. A ce moment-là, on sait ce qu'il pense vraiment.
Pourquoi, nos peurs, nos frustrations se focalisent-elles sur les étrangers?
C'est plus complexe que cela. Nous avons peur pour plusieurs raisons. Ainsi les médias nous disent tout le temps que nous devons avoir peur car cela fait vendre. Les médias américains sont devenus hystériques. Au sommaire du «Six o'clock News», on entend chaque soir: «Quelque chose dans votre cuisine qui peut vous tuer». Tous les jours, il y a au sommaire quelque chose qui peut vous tuer, dans le jardin, la salle de bains, et. Et tout le monde regarde pour connaître ce danger qui le menace. Cette peur est entretenue et les politiciens s'en servent. C'est une émotion basique. On va prendre votre maison. Qui? Ce doit être ce type qui ne me ressemble pas. C'est tellement ridicule que c'est même un sujet de comédie.
Est-ce pour cela que vous avez pensé à Sandra Bullock?
En fait, j'ai conçu le casting comme le film. Je suis parti des stéréotypes. Nous avons tous une idée de qui est Sandra Bullock. Le spectateur croit le savoir. Et, c'est notre problème, nous croyons savoir qui nous sommes. Je lui avais envoyé le script et elle m'avait appelé. Au téléphone, je sentais qu'elle savait exactement qui était son personnage, comment elle s'habille, se coiffe, marche. Je n'ai rien dû faire, elle était parfaite tout de suite.
Le racisme est universel mais L.A. peut-il être considéré comme un laboratoire en cette matière?
Absolument et cela tient à la façon dont cette ville s'est construite. C'est une ville du XXe iècle qui s'est développée sous l'influence déterminante de l'automobile. Au lieu d'une ville verticale, L.A. est devenue une ville horizontale, elle s'est étendue et cela a favorisé la ségrégation, et donc la peur, la méfiance vis-à-vis des autres. Chaque communauté est centrée sur elle-même et ses certitudes. Comme, il n'y a plus de contradicteur, nous avons tendance à devenir de plus en plus fondamentaliste. Et tous ces fondamentalistes juifs, islamistes, chrétiens sont en train de détruire le monde. Ils sont dangereux car ils se croient supérieurs.
Pensez-vous qu'un film puisse changer les mentalités?
Ce serait bien orgueilleux de penser que mon film puisse changer quoi que ce soit. Mais, d'une façon ou d'une autre, l'art influence la société. Dans quelle proportion? Je n'en sais rien. Moi, j'ai été influencé. Il m'est arrivé qu'un tableau, un film, un livre me fasse réfléchir, me fasse penser autrement. Il s'est passé une sorte de phénomène avec ce film aux USA, certains l'on vu cinq-six fois. Ils sont revenus le voir avec leur famille, leurs amis. Cela a provoqué des discussions et c'est cela qui peut faire changer les choses: le dialogue.
Lire l'entretien avec Matt Dillon dans «La Libre Belgique» du 6 septembre ou sur lalibre.be
© La Libre Belgique 2005
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