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Pour un seul de mes deux yeux (Nekam Achat Mishtey Eynay) ***
Mythes et réalité confrontés
H.H.
Mis en ligne le 04/01/2006
Avec «Pour un seul de mes deux yeux», l'année politique 2006 démarre en fanfare... Présenté hors compétition en sélection officielle à Cannes, le dernier film d'Avi Mograbi remue, en effet, le couteau dans la plaie béante de la politique israélienne à l'aide d'une métaphore géniale, qu'il dévoile au coup par coup... Car le cinéaste israélien prend bien le soin de poser son discours, quitte à déstabiliser.
Ainsi, le film débute-t-il par une séquence surréaliste qui voit un groupe de jeunes juifs visitant Massada se livrer à d'étranges exercices pour faire rejaillir le souvenir des cris des Romains massés aux pieds de la citadelle, en 72 et 73 de notre ère! Ils en arrivent même à voir la barrière dressée contre l'envahisseur... On enchaîne alors avec une autre barrière, celle qui sépare des Palestiniens des champs où pourrissent leurs récoltes. Nouvelle rupture de style... On assiste à une conversation téléphonique entre Mograbi et Shredi Jabarin, son ami Arabe chrétien vivant à Gaza, encerclée par l'armée de Sharon. Nouvelle rupture: de jeunes rastas chantent Samson et le rapprochent de leurs héros modernes: Superman, Astérix ou même Popeye...
UN PLAN MACHIAVÉLIQUE
Cette structure éclatée, a priori sans cohérence, Mograbi la gardera tout le long de son film. Mais, tandis qu'il bouscule le spectateur dans ses habitudes cinématographiques, il met tranquillement en place les différentes pièces de son puzzle et dévoile son plan machiavélique. A la production, au scénario, à la caméra, au montage et à la réalisation, l'Israélien s'est, en effet, complètement investi dans ce documentaire très personnel qui n'hésite pas à ruer dans les brancards mais toujours avec une grande intelligence.
Car, à la différence d'un Michael Moore par exemple, Mograbi ne se dresse pas en donneur de leçons. Au contraire, il préfère laisser parler, souvent longuement et sans les interrompre, ses interlocuteurs, qui en viennent non pas à se ridiculiser mais à abonder, malgré eux, dans le sens du réalisateur, grâce à un jeu habile sur le montage en parallèle d'images éparses.
Doucement mais sûrement, Avi Mograbi en arrive, en effet, à mettre en résonance deux réalités a priori complètement distinctes, l'une contemporaine et réelle, celle les attentats-suicides, l'autre historique et légendaire, celle de deux mythes bibliques fondateurs de la culture juive.
RÉINTERPRÉTATION DU MYTHE
Car en cultivant le souvenir, enjolivé selon le réalisateur, des 960 juifs qui ont préféré se suicider à Massada plutôt que de tomber aux mains des Romains et celui de Samson, mourant en faisant s'effondrer le temple sur ses ennemis philistins, que fait le peuple israélien sinon que de prêcher la violence? Une violence qui plus est analogue à celle des kamikazes qui viennent se faire exploser dans les bus et les supermarchés de Tel-Aviv ou de Jérusalem.
Si Mograbi ne justifie évidemment pas ces attentats, il force cependant le spectateur à réfléchir sur les conditions inhumaines -exemplifiées grâce à une série de scènes injustifiables qu'il a lui même filmées le long de la barrière de sécurité- qui poussent un peuple à commettre le pire des crimes, finalement pas très éloigné de ceux de deux légendes enseignées dans toutes les écoles d'Israël...
© La Libre Belgique 2006
Savoir Plus
Scénario & réalisation: Avi Mograbi. Production: Serge Lalou & A.Mograbi. Photographie: Philippe Bellaiche, Yoav Gurfinkel, A.Mograbi & Itzik Portal. Montage: Ewa Lenkiewicz & A.Mograbi. Avec Avi Mograbi, Shredi Jabarin... 1h40.
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