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Le petit lieutenant ***
En quête de proximité
Fernand Denis
Mis en ligne le 04/01/2006
36, quai des Orfèvres» ou la police fait son show au cinéma: grandes gueules, fusillades, coups fourrés, etc.
Venant du Havre où il s'ennuie -un meurtre par an- le petit lieutenant (Lespert) est muté à la PJ de Paris. Il est entré dans la police à cause du ciné, de la télé, pour jouer aux gendarmes et aux voleurs, pour de vrai. Toutefois, la réalité est loin du grand écran, loin de «36, quai des Orfèvres». Planquer une soupe populaire pendant des heures, vérifier des jours durant les livres de fréquentation des centres d'hébergement, parce qu'on a retrouvé un SDF noyé; c'est évidemment moins glamour qu'un bon carambolage sur l'autoroute, qu'une fusillade au fusil à pompe, qu'une belle engueulade entre Auteuil et Depardieu.
LES VRAIS DANGERS
Le petit lieutenant vient d'arriver, il est encore plein d'enthousiasme et si le boulot n'est pas varié, ses collègues le sont: de gauche à droite, du beur au boss. D'ailleurs, c'est une femme. Alcoolo, elle revient au boulot et de loin. Plutôt cabossée.
C'est étrange, Xavier Beauvois, au style un peu écorché, plutôt prise de tête («Nord»), change de route, direction Bertrand Tavernier, période «L 627», les flics au quotidien. Beauvois pousse même le bouchon à ne garder que les temps faibles, à montrer la routine, à détailler l'interminable et bien peu spectaculaire travail de vérification, de patience, qui portera peut-être ses fruits. Mais rien n'est moins sûr. Le tour de force, c'est de rendre passionnant pour le spectateur ce boulot qui ne l'est guère pour les inspecteurs. C'est qu'après s'être immergé des mois dans les commissariats, Xavier met en scène un surprenant constat: cette routine est la source de dysfonctionnements, de la prise inconsciente de risques.
Autre observation tirée du vécu: ce métier élargit la faille de celui qui l'exerce. Le raciste devient plus raciste. Le barge l'est davantage, le sensible a besoin de remontant de plus en plus fort pour supporter.
Tout comme il appelle son film «Le petit lieutenant» alors que c'est la femme commandant qui est le coeur du récit, Xavier Beauvois avance masqué, utilise le genre -le polar- comme de la confiture pour faire passer un médicament, pour livrer une sorte de documentaire sur la police ou du moins une vision intérieure, intériorisée de cette institution. Parallèlement, c'est le portrait sensible et nerveux d'une femme brisée. Epatante de dépouillement, en s'oubliant personnellement, Nathalie Baye rend ce personnage tellement vivant, juste, anti-glamour, digne, sans s'abandonner dans la déglingue ni donner dans la performance, c'est pas «Tchao Pantin».
«Le petit lieutenant» est une réussite, sobre et utile, un de ces polars où la violence va au-delà du spectacle, jusqu'à la souffrance, palpable, sans être instrumentalisée pour l'émotion.
Lundi 2 janvier, est paru, dans «La Libre Belgique», un entretien avec Nathalie Baye à propos de ce film.
© La Libre Belgique 2006
Savoir Plus
Scénario & réalisation: Xavier Beauvois. Image: Caroline Champetier. Décors: Alain Tchillinguirian. Costumes: Marielle Robaut. Montage: Martine Giodano. Production: Pascal Caucheteux. Avec Nathalie Baye, Jalil Lespert, Rosdy Zem, Antoine Chappey... 1h50.
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