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entretien

«Un film, c'est fait pour chercher», selon Nicole Garcia

PAR FERNAND DENIS

Mis en ligne le 23/08/2006

Nicole Garcia est une habituée de Cannes, elle y vient tantôt comme actrice, tantôt comme réalisatrice. Elle ne craint pas Cannes même si l'accueil qui lui est réservé est généralement assez froid. «L'Adversaire» n'avait pas soulevé l'enthousiasme, mais le film a fait une belle carrière. Dans un genre plus personnel, malgré un casting maousse et une ouverture vers la comédie, «Selon Charlie» a été reçu avec tiédeur. Pas de quoi entamer le sourire ni la passion de Nicole mais bien l'amener à revoir sa copie, à la resserrer d'un quart d'heure.

Le personnage moteur de «Selon Charlie» est un paléontologue. On le voit expliquer comment il organise son champ de fouilles. Un film est-il un champ de fouilles pour vous?

Je n'avais pas vu les choses comme cela mais c'est assez juste. Effectivement, ce film est un terrain de fouilles. Un film c'est fait pour cela, pour chercher. Sans trop bien savoir ce que l'on cherche. Sans doute quelque chose de soi qui reste encore inexprimé.

Un paléontologue ne délimite pas ses fouilles par hasard. Des indices et son instinct le poussent à croire qu'il peut trouver là ce qu'il cherche. Que cherchiez-vous, qu'avez-vous trouvé?

J'ai trouvé une position assez moderne de l'homme. Face aux aléas de la vie, le pire n'est pas toujours sûr. On peut l'éviter. On a une force en nous et en même temps une incertitude existentielle face à l'avenir. Les personnages sont en plein tremblement devant cela. Et je les laisse courir leur chance. Les femmes - à la périphérie du récit - peuvent donner le courage de faire un choix. Et l'enfant rend la transgression positive.

Écrivez-vous sur mesure?

Quand j'écris, je pense à construire des personnages. Et puis un acteur s'impose comme le meilleur pour interpréter ce rôle. Dans ce film, j'ai eu la chance que tous les acteurs idéaux me disent oui. On parle beaucoup de la direction d'acteur, mais, modestement, cela se limite au choix du bon acteur pour le rôle. Après, c'est l'écriture qui compte.

Pourquoi Benoît Poelvoorde?

Il m'est apparu le meilleur pour le rôle de Joss. Il est comme le fou chez Shakespeare. C'est un idiot. Il est sans filet. Il est le plus désaxé, le plus immoral. En même temps, il a une bonté, une générosité en lui. Cela en fait un personnage très contradictoire et très poétique. C'est le plus à l'ouest de tous.

Vous parlez d'écriture, mais le film semble construit sur des regards...

Les regards se dirigent plus facilement que la parole. Le film est construit sur le regard qu'échangent les deux professeurs. On sent que quelque chose les paralyse lorsqu'ils se voient. Le film est là pour raconter cette énigme. Il y a aussi le regard de l'enfant vers son père lorsqu'il sort de la maison. Il devine l'adultère et il en est l'otage. On ne sait pas ce que pense son regard, mais on sent une sorte de détestation. Je crois davantage au regard qu'à la parole. J'y vois plus de vérité, moins de déguisement.

Le hasard réunit-il ces personnages?

Mon envie était de raconter des vies singulières. Chacun va à son affaire, comme vous et moi. Ces vies se côtoient dans une petite ville de province et on voit apparaître quelque chose de commun: les interventions conscientes ou inconscientes des uns sur les autres sont parfois déterminantes. Qu'est-ce qu'une vie ratée? Une vie où l'on s'est trompé d'ambition. Pierre s'était trompé d'ambition, il était dans l'ambition de Mathieu. Il a cru, en revenant dans cette petite ville, que sa vie était ratée. Alors que non.

Pourquoi ne jouez-vous pas dans vos films?

Car c'est le regard qui m'intéresse. Qui pourrait me regarder quand je joue? Si je me mettais dans le tableau, je m'encombrerais beaucoup. Comment pourrais-je regarder l'ensemble? Dès que j'aurai résolu le problème, on me verra dans mes films. Toutefois, être une actrice est un atout. Je pense que les acteurs se sentent plus à l'aise. Les cours de psychologie des réalisateurs les fatiguent beaucoup. Pour moi, la direction d'acteur est quelque chose de physique, d'animal, une façon de porter un objet, de s'asseoir. Je dirige même sans mot, je mime, c'est étrange de me voirsur un plateau.

Cela vous ennuie si on voit un lien entre votre cinéma et celui d'Agnès Jaoui?

J'aime beaucoup «Le Goût des autres». Je ne sais pas si on utilise les mêmes couleurs, la même palette, mais il y a en commun un mélange de choses graves et de drôlerie. Je me suis frottée à l'humour cette fois, cela m'a fait plaisir d'entendre les gens rire.

© La Libre Belgique 2006

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