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entretien
Lioret: 18 mois dans la peau d'une fille de 20 ans
PAR FERNAND DENIS
Mis en ligne le 08/11/2006
Je vais bien, ne t'en fais pas» est le cinquième film de Philippe Lioret, mais aussi le premier tiré d'un roman. En effet, il s'agit de l'adaptation du tout premier livre d'Olivier Adam, écrit à l'âge de 22 ans. Au-delà de l'histoire au premier degré, on peut d'ailleurs y voir le récit du moment où l'enfant quitte le nid, un passage qui peut être douloureux dans une famille. «Probablement, il n'y a qu'à 20 ans qu'on peut raconter cela avec cette acuité, acquiesce Philippe Lioret, de passage au festival de Namur. Et du coup, j'ai pu m'y retrouver. La difficulté pour moi, c'était de se mettre dans la peau d'une fille de 20 ans. Mais quand j'y suis arrivé, j'y étais vraiment bien, car il y a une vérité dans ce livre, dans l'histoire. J'y ai retrouvé cette part de jeunesse qui existe en nous tous. Quand Flaubert dit «Mme Bovary, c'est moi», hé bien, j'ai été une fille de 20 ans pendant un an et demi, j'étais dans son point de vue. J'ai une fille de 18 ans et cela m'a aussi aidé, à savoir ce que je savais d'elle et ce que je ne savais pas.»
Mais si le film est le portrait d'une jeune fille merveilleusement interprété par Mélanie Laurent qui a d'ailleurs remporté le Bayard de la meilleure actrice, c'est aussi celui de la classe moyenne. «Absolument. Et au cinéma, elle est souvent traitée en dérision. La justesse est quelque chose qui m'obsède. Je voulais que ce soit juste, naturaliste, intime mais pas intimiste. Ce n'est pas du cinéma d'auteur, c'est plutôt un thriller sans flic, sans coups de feu, sans cascade mais avec une vraie tension.»
On retrouve dans ce dernier film, les caractéristiques du cinéma de Lioret. A commencer par un lieu comme moteur de l'action, que ce soit un aéroport dans «Tombés du ciel», un hôtel dans «Tenue correcte exigée», un phare dans «L'équipier» et ici une petite maison dans un lotissement. «C'est le personnage principal. Dans ce lotissement, toutes les maisons sont pareilles et au bout de la rue, on voit les tours et on peut se dire qu'on y a échappé. C'est le personnage principal qui les a cantonnés là, dans cette vie-là, dont le fils ne veut plus -il s'est barré- et dont la fille ne veut plus non plus. C'est un monde que je connais bien, mon père habitait dans une maison comme cela. Il y a une part autobiographique là-dedans. C'est la première que j'adapte un livre et c'est la première fois que je fais un film aussi personnel. Mais si on est sincère avec soi-même, on touche les autres car on a des territoires en commun, on a vécu des choses similaires, on se comprend. Proposer une histoire à un spectateur, c'est poser notre histoire sur la table.»
Justement, le public aime Lioret. Chacun de ses films a connu un joli succès. «Je suis venu tard à la mise en scène, j'ai fait mes armes comme ingénieur du son. En écoutant les acteurs, c'était mon métier, je me suis rendu compte que si je ne m'identifiais pas à eux, cela ne marchait pas. L'identification: il n'y a que cela, au cinéma, dans la littérature, dans la musique même.»
Il faut dire qu'outre le lieu, l'autre ligne de force de Lioret est l'émotion toute, mais pure et juste. «Je ne me dis jamais: «ça va leur plaire». J'ai entendu trop de réalisateurs le dire à propos de ceux qu'ils appelaient le public. Comme si c'était une entité à qui il fallait vendre de la soupe. Je veux être le premier spectateur des films que je fais. Je le fais pour moi et une poignée de copains. Mon public est dur à satisfaire, c'est ma femme, mes enfants, mes amis, mon producteur Christophe Rossignon, ma monteuse, j'ai envie de faire plaisir à ces gens-là. Après, je pense que le film peut plaire à ceux avec qui je pourrais être ami.»
Dans un cinéma français qui aime privilégier la forme, Lioret semble, lui, s'en méfier comme si elle était un obstacle à l'émotion. «Je me méfie de la forme, je pense qu'elle perturbe un peu, qu'elle empêche le spectateur d'être dans l'histoire. Pour y entrer, comme dans «La rose pourpre du Caire», il ne faut pas sentir la caméra. Mon machiniste sait qu'il ne faut pas qu'on sente le mouvement. Pour moi, un film est un cadeau offert au spectateur. Le papier cadeau, c'est important, mais je préfère le papier simple, kraft par exemple. Et si la forme est trop visible, j'aurais l'impression d'avoir laissé le prix.»
à part dans le paysage français.
© La Libre Belgique 2006
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