La Libre.be > Culture > Cinéma > Article
james ellroy
James Ellroy, l'enfant prodige de deux mortes
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 08/11/2006
James Ellroy et le cinéma, c'est un peu «je t'aime, moi non plus». L'auteur n'a jamais caché son amour pour le film noir. Pourrait-il en être autrement? Il voue une admiration à la rigueur documentaire d'un William Friedkin -notamment son «Live and let die in LA». Très tôt, les droits d'adaptation de ses romans ont été achetés par Hollywood. Pour le meilleur, une fois, mais souvent pour le pire. Qui se souvient de l'adaptation de «Lune sanglante», avec James Wood, ou de «Brown's Requiem» ? L'écrivain a depuis adopté à cet égard une position à la fois cynique et réaliste: «Une fois les droits de mes romans vendus, je me fous du reste.» Point barre. Il concéda toutefois à Curtis Hanson d'avoir restitué, sinon la lettre, du moins l'essence de «L.A.Confidential», effectivement la meilleure restitution à l'écran de son univers de flics ripoux, d'anges déchus, de démons repentis et de filles de joie éplorées.
Au Festival de Venise, en septembre, Ellroy, crâne rasé, costume fraise et panama, fit encore preuve d'une relative franchise, précisant avoir accepté la présente adaptation parce que «l'argent est un cadeau qui ne se refuse pas», ajoutant que «les droits du film allaient financer (son) deuxième divorce». L'écrivain fut toutefois beau joueur en conférence de presse, assurant que De Palma a su «isoler les thèmes clés du livre» et que le film «est une contraction brillamment conçue et réalisée de ce très long roman. Du point de vue formel, c'est très beau, plus que j'aurais pu l'imaginer».
«Le Dahlia noir» est le livre qui a définitivement propulsé James Ellroy dans le cercle fermé des meilleurs écrivains de romans noirs vivants. Ce livre, inspiré d'un fait réel, fut l'instant crucial d'une carrière-exorcisme tout entière vouée à faire le deuil de sa mère. Dans «Ma part d'ombre», récit autobiographique et enquête a posteriori, Ellroy détaille combien toute sa carrière d'écrivain reposa sur un drame originel survenu en 1958 alors qu'il avait dix ans: le meurtre de sa mère. L'assassin ne sera jamais arrêté. «Ce livre («Le Dahlia Noir») était pour moi une manière de comprendre le meurtre de ma mère, rappelait-il encore à Venise. J'avais huit ans et un an plus tard, je lisais dans un livre l'histoire du Dahlia. Ce fut le premier crime médiatisé de l'histoire des Etats-Unis.»
Confié à son père, Ellroy grandit dans le Los Angeles des années 60, qui succombe aux flambées de violence liées à la lutte pour les droits civiques. L'adolescent évolue aux confins de la délinquance, s'introduisant par effraction dans des maisons pour renifler des vêtements féminins. A vingt-sept ans, un abcès au poumon dû à sa consommation de drogue manque de le tuer. S'imposant une cure radicale, il devient caddie de golf, expérience qui nourrit la trame de son premier roman, «Brown's Requiem», publié en 1981. «Clandestin» suit un an plus tard puis la série des Lloyd Hopkins dont il écrit trois épisodes. Contractuellement, son éditeur en attend cinq. Mais Ellroy veut exorciser ses démons par un polar historique ayant pour trame l'enquête sur le meurtre authentique d'Elizabeth Short, retrouvée dépecée en 1947 dans un terrain vague. «Le Dahlia noir» (1987), «ces pages d'adieu aux lettres de sang», sera dédié à sa mère. «Vivante, je ne l'ai jamais connue; des choses de sa vie, je n'ai rien partagé. Elle n'existe pour moi qu'au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l'ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu'un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s'appliquer à moi.» Derrière ces premières lignes, se cachent autant Jane et James Ellroy que Betty Short et le narrateur, Bucky Bleichert. Suivront les trois autres opus du quatuor de Los Angeles: «Le grand nulle part» (1988), «L.A. Confidential» (1990) et «White Jazz» (1992), qui clôt les années 50 et parachève la déconstruction stylistique d'Ellroy dont l'écriture-pensée confine à l'abstraction. Il s'est depuis lancé dans une fresque sur les années 60 et l'ère Kennedy avec «American Tabloid» (1995) et «American Death Trip» (2001).
L'exorcisme ultime sera venu d'un autre livre. En 2004, Steve Hodel, ancien policier de Los Angeles, révélait dans «L'affaire du Dahlia Noir» comment des soupçons l'avaient amené à enquêter sur les relations que son père défunt aurait eues avec Elizabeth Short. Son enquête incestueuse tissait aussi un lien avec le meurtre de la mère d'Ellroy. «Maintenant, je sais», accepta d'écrire ce dernier en exergue. Tout l'or du monde n'aurait pu lui arracher un tel aval.
Arte consacre un Thema à James Ellroy ce vendredi 10 novembre à 22h15. Son portrait sera suivi de «Cop» (1988), adapté de «Lune Sanglante».
L'oeuvre de James Ellroy est éditée par Rivages/Noir
© La Libre Belgique 2006
Un enfant de 4 ans torturé pour...
10mn28 pour gravir l’Empire...
Barack Obama teste une arme redoutable
Parodie: Sarkozy face à la crise