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entretien

Manuel Poirier et Sergi Lopez : neuvième !

Mis en ligne le 10/10/2007

Fernand Denis, à Namur

Manuel Poirier n'est pas venu seul au festival de Namur. Dans ses valises de président, il avait emporté son dernier film : "La Maison".

"La maison", neuvième collaboration Sergi Lopez. Pas de film de Manuel Poirier sans Sergi Lopez ?

Si, (rires) c'est possible. Le fait de prendre Sergi est un choix. Je n'écris pas de film sur mesure pour lui mais, à chaque fois, c'est comme une évidence. Ce n'est pas une facilité, car la barre monte. On ne fait pas un film pour le plaisir de se retrouver mais pour aller plus loin, il y a un véritable enjeu. On n'a pas la pétoche mais il ne s'agit de ne pas refaire le même film et cela met la pression.

Quel est l'âge de Sergi Lopez, comment fait-il pour avoir l'air d'un ado ?

Sergi a 43 ans, mais c'est un film où il est très vulnérable. Du coup, cette fragilité lui donne un côté un peu gamin, un peu perdu. Au début, il m'a dit plusieurs fois "Je ne sais pas ce que je fais, ce que je joue.". Et, à chaque fois, je lui donnais la même réponse "Comment pourrais-tu être sûr de ce que tu fais dans la mesure où tu incarnes un personnage qui doute. Comment un comédien peut-il avoir la certitude d'avoir bien joué le doute ?". Du coup, il a plongé et cela lui donne ce côté fragile, ado, mal assuré.

"La maison", voilà un titre plutôt fixe pour un cinéaste de l'errance ?

L'errance part du manque d'une maison. Chez moi, c'est de l'ordre de l'obsession, de la névrose, tous mes films parlent du rapport au lieu et à l'enfance. Pour moi, ce sont les deux choses qui construisent notre existence. La maison, c'est un repère émotionnel et affectif.

On dirait que, selon vous, il existe deux types d'hommes : ceux qui sont attachés à un lieu et ceux qui ne le sont pas ?

Je mettrais des nuances mais s'il fallait distinguer les hommes en deux groupes, je dirais que certains réussissent l'attachement à un lieu et d'autres pas. Certains savent se poser quelque part, s'intégrer et d'autres vivent de cassures. Certains réussissent à vivre leur vie avec quelqu'un et d'autres n'y arrivent pas, ne parviennent pas à se stabiliser.

Mais certaines personnes sont si casanières qu'elles ne peuvent s'ouvrir au monde.

C'est vrai, mais ce qui m'intéressait, c'était de mettre en présence deux personnes. D'une part, une des deux soeurs, très attachée à la maison à cause des souvenirs qui s'y trouvent. Et, d'autre part, le personnage de Sergi qui est en recherche d'un lieu qui lui raconte ce qu'il n'a jamais eu.

L'un et l'autre ne veulent-ils pas acheter quelque chose qui n'a pas de prix ?

C'est absolument ça. Nous sommes tous construits avec des souvenirs et ils sont tous liés à un endroit et cela donne une force au lieu. Forcément, on ne veut pas le perdre. Certains lieux appartiennent à tout le monde. On peut avoir de beaux souvenirs au bord de la mer, qui n'appartient à personne, pas de souci. Par contre, une maison cela se vend et c'est vécu comme une intrusion dans notre vie.

Comment fait-on pour qu'une maison aussi vide paraisse aussi remplie ?

On fait confiance au repère émotionnel et symbolique que représente la maison. Quand on connaît l'histoire des gens, on ne regarde plus la maison de la même manière. Et cette maison, elle d'autant plus forte qu'elle est vide, car elle peut être remplie. Elle est vide concrètement mais elle peut être remplie émotionnellement, elle peut provoquer notre imaginaire.

Justement, vous avez une façon singulière de cadrer la maison. Un plan furtif la montre plutôt jolie mais vous ne montrez généralement qu'un pignon banal et une barrière.

Pour moi, la symbolique d'une maison est liée à son portail. Il faut pouvoir le franchir. Par ailleurs, je ne voulais pas rendre la maison signifiante. En la cadrant comme cela, on ne peut pas voir si elle vaut beaucoup d'argent ou presque rien. Je veux lui garder son caractère mystérieux. Cadrée frontalement, elle solliciterait moins l'imaginaire, on se demanderait moins ce qu'elle cache derrière.

Marie-France Pisier disait récemment que l'atmosphère du tournage de "Marion", un de ses films préférés, l'avait beaucoup marquée. C'est quoi cette atmosphère ?

Elle vient de très loin, de l'écriture. Cela devient concret au moment du plan de travail où je fais très attention de tourner dans la chronologie car cela inscrit le film dans la réalité. C'est parfois technique. Par exemple, je ne fais que des claps de fin. Si j'installe une ambiance sur le plateau, je ne vais pas la casser en disant "on arrête, moteur, clap". Non, on n'arrête pas, on glisse tout doucement dans la prise, le jeu peut s'installer naturellement et le clap intervient à la fin pour stopper et là, il a toute sa logique. Avant d'être cinéaste, je suis une personne.Un comédien aussi est une personne avant d'être une fonction. Mais il faut beaucoup de talent et de courage de la part des comédiens pour accepter cette idée-là. Beaucoup se protègent derrière la technique, ils ne veulent pas se lâcher. C'est vrai, je joue avec la fatigue et d'autres choses pour qu'ils lâchent prise. Je veux c'est capter l'humain dans le talent d'un comédien, d'une comédienne.

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