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Entretien

Moknèche, le rebelle algérien

Mis en ligne le 10/10/2007

Hubert Heyrendt , à Namur

Présent mercredi dernier au Festival du film francophone de Namur en compagnie de son actrice Biyouna, Nadir Moknèche apparaît très détendu, sûr de lui. D'une voix douce, il évoque avec faconde son "Mme Aldjéria".

Mme Aldjéria est évidemment une allégorie de l'Algérie contemporaine...

L'Algérie que l'on voit le film est celle de 2003, après la fin du terrorisme. Les Algériens attendent toujours la personne providentielle, le prophète qui va sauver le pays, donner du travail, du bonheur, l'amour... En France, c'est un peu comme ça avec Sarkozy... Mme Aldjéria va donner du bonheur, contre de l'argent bien sûr. Elle est entre la nomenklatura, ceux qui n'ont pas besoin de passe-droit, et le peuple. Qui la voit forcément comme une "bienfaitrice nationale", celle qui vous rend heureux...

Pourtant, Mme Aldjéria échoue à la fin... Est-ce l'échec de l'Algérie ?

C'est normal qu'elle échoue. Elle est corrompue. Il faut un peu de morale dans une société. Elle échoue mais pas le ministre de la Solidarité et des Droits de l'homme... J'espère que les Algériens souhaitent une société un peu plus égalitaire et un peu moins corrompue.

Pensez-vous que la société algérienne s'est déjà remise de la décennie noire ?

Le problème de la Guerre civile, c'est le présent ! Le passé, c'est la Guerre d'Algérie. Et encore, car le pouvoir en tire toujours sa légitimité. Rien n'est passé. Nous sommes dans une société figée, sans passé. Le seul passé, c'est l'économie socialiste. Là, c'est clair, nous sommes passés à l'économie de marché.

Dans le film, l'exil reste un rêve. Comme pour vous, lorsque vous avez gagné Paris...

Qu'est-ce qui pousse ces gens à vouloir partir, au péril de leur vie ? Si je n'avais pas pu partir de manière légale, je serais parti coûte que coûte sur une barque pour traverser le détroit de Gibraltar. Le film parle de quelque chose de très important qui concerne la société algérienne et plus généralement les sociétés arabo-musulmanes. Ce sont des sociétés figées, superstitieuses, religieuses. Le film pose la question de savoir si l'on peut changer de place dans une telle société. Des personnages comme ceux du film existent en Algérie. Mais chacun a sa place. Vous êtes une femme de mauvaise vie, vous avez votre place. Mais si un jour, vous voulez changer de vie, vous ne pouvez pas. Alors qu'en Occident, même si c'est un mythe, il y a la possibilité de changer de vie. Moi, je ne voulais pas être le fils de mon père, je voulais être moi. Nous sommes dans une société sans individu. Je crois que c'est ça qui nous pousse à partir, pour essayer de trouver cette individualité. Surtout, ce sont des sociétés croyantes. Vous pouvez boire, faire ce que vous voulez, ne pas respecter la règle religieuse - même si les islamistes grignotent nos libertés -, à une seule condition : rester croyant. On peut parler d'économie, de mondialisation, de colonisation... mais le problème réel, c'est de savoir si l'on peut passer à une autre société, où la vérité révélée n'est peut-être pas la vérité... Ça concerne tous les pays musulmans.

Que faire pour empêcher les jeunes de partir ?

L'Europe ne peut rien faire. Je voudrais que les pays concernés se posent la question. C'est aux gens eux-mêmes de réussir à garder leurs enfants. Mais ce sont des questions qu'on ne peut pas poser. Personne n'évoque l'hémorragie de la jeunesse. Les pseudo-intellos disent qu'il ne faut pas en parler, que c'est marginal... Jusqu'au point où, en Europe, on refuse d'accueillir tout le monde. Et c'est normal ! Comment accepter cela ? Vous savez, on parle toujours de l'hospitalité musulmane. Mais elle est très simple, réglée par la loi révélée : c'est trois jours... Ce n'est pas un problème économique ou de démocratie. Pour moi, c'est lié à cette liberté de croire ou de ne pas croire.

Pourquoi avoir choisi des héroïnes pour vos films ?

Car c'est doublement plus difficile pour une femme. Pour une femme, l'avenir, c'est le mariage. C'est bien si l'on veut se marier mais si l'on ne veut pas, que fait-on ? Et je ne parle même pas des campagnes. Je parle de citadins, de classes sociales éduquées. C'est ça qui est révélateur. Si une femme va à l'université, même si elle est brillante, elle a intégré qu'elle y va pour trouver son futur mari.

A l'inverse, les héroïnes de "Délice Paloma" apparaissent libres, loin des clichés...

Ce sont des marginales. Mme Aldjéria est exceptionnelle, révolutionnaire. On se doute qu'elle a fait de la prostitution, qu'elle a été fille-mère. Mais elle a réussi à tenir le coup dans cette société... Elle fait du business, elle vit comme bon lui semble. Elle boit à table, elle fume. Shéhérazade n'a pas sa force, elle n'est pas révolutionnaire, elle est typiquement locale, très Algérienne. Elle est complètement rongée par le doute, la culpabilité et finit par accepter la règle et se voiler. Paloma, c'est la colombe, c'est cette future génération, pour qui l'avenir, c'est partir.

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