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Doublé
Ang Lee, tigre et Lion
Mis en ligne le 30/01/2008
Entretien
par Alain Lorfèvre Envoyé spécial à Venise
Lust, caution" - "Désir, prudence" : le titre du dernier film d'Ang Lee, qui ne rend qu'imparfaitement les nuances du titre chinois original, s'applique assez bien au réalisateur taïwanais. L'homme brûle d'une passion dévorante d'artiste, qui l'a vu réussir un très rare doublé lors du dernier Festival de Venise : deux ans après y avoir présenté son formidable "Brokeback Mountain" - avec le regretté Heath Ledger - qui lui avait valu son premier Lion d'Or, il a à nouveau emporté la statuette pour son retour sur la Mostra en septembre dernier. Mais ce désir, cette passion, il les contient face à vous, homme calme et retenu, qui ne se livre qu'à demi-mot, laissant tout au plus deviner entre les lignes le prix qu'il en coûte parfois à aller au bout de ses rêves - quitte à assumer un échec comme l'entreprise commerciale de "Hulk", à effacer de sa filmographie - ou à devoir se retrouver malgré lui au coeur de l'éternel bras de fer entre Chine populaire et Taïwan, alors même qu'il avait réussi l'impensable : réunir les deux frères ennemis pour la production de "Lust, Caution".
Lors de la présentation du film à Venise, il y a eu une polémique. Taïwan a revendiqué la nationalité de "Lust, Caution", pourtant officiellement présenté comme une coproduction sino-taiwanaise ? Qui a raison ?
J'ai tourné le film en Chine où il est coproduit. C'est un simple problème politique avec lequel je ne veux pas polluer le public. Je trouve dommage que cette polémique entre les deux gouvernements survienne ici alors que, précisément, on a réussi à faire le film.
Ce qui interpellant, c'est que le film aborde précisément la question du nationalisme pendant la Seconde Guerre mondiale, laquelle allait déboucher sur la victoire communiste et la création de Taïwan.
Avant l'arrivée au pouvoir du Parti communiste, c'était le Kuomintang qui dominait l'échiquier. C'est un parti nationaliste, créé par Sun Yat-sen, qui a initié la première République en Asie. Avec l'invasion japonaise, il y a eu un éclatement. D'un côté Tchang Kaï-chek, de l'autre un gouvernement qui collabore avec les Japonais, considéré comme traître. A cette époque, le parti communiste était vraiment affaibli, mais il a réussi à inverser le rapport de force au cours de la guerre. Aussi bien la résistance - dominée par Tchang Kaï-chek, que le gouvernement de Nankin - inféodé aux Japonais - revendiquait la continuité avec le Kuomintang. Pour le public chinois, certains éléments du film seront sans doute beaucoup plus nuancés que pour un public étranger, qui verra surtout un bras de fer entre des "résistants" et des "collabos".
Y a-t-il une raison particulière à revenir maintenant en Chine, faire un film, à ce stade de votre carrière ?
Cela s'est fait comme ça. Le moment s'est présenté pour que je puisse adapter cette nouvelle qui me hantait depuis des années. C'était vraiment quelque chose que je mourrais d'envie de faire. Ce n'était pas vraiment le fruit d'un calcul. Après trois films nord-américains, je ressentais le besoin de ce retour en Chine. Cela a été difficile, parce que l'industrie là-bas est d'une tout autre échelle. Mais c'était aussi l'occasion pour moi d'essayer de tirer l'industrie du cinéma de mon pays vers le haut. Faire un film historique est terriblement compliqué car il n'y a aucun sens du patrimoine ou de la préservation. Il ne reste pratiquement pas de bâtiments anciens. Les scènes de rue en extérieur ont été tournées en Malaisie et la vue panoramique de Hong Kong est un trucage numérique. Seuls l'immeuble habité par les résistants et le théâtre sont d'époque. Retrouver un vieux tram de Shanghai est une gageure. Tout a été un casse-tête. C'était aussi très difficile en terme d'interprétation, parce que recréer le langage, les attitudes, la psychologie de jeunes chinois de ces années-là est assez éloigné de nos référents. Cela m'a pris des mois pour entraîner les acteurs à bouger, parler et se comporter de la bonne manière.
Qu'est-ce qui vous fascinait le plus dans la nouvelle d'Eileen Chang qui a inspiré le film ?
Le patriotisme est un ferment dans la culture chinoise. Dans cette lutte contre le Japon, c'est une donnée très importante. Ce qui m'a fasciné, c'est qu'Eileen Chang plonge dans cette réflexion avec une intrigue à dimension sexuelle et du point de vue d'une femme. Comme réalisateur, je me suis fortement identifié au personnage principal, qui joue un rôle en permanence. Elle construit une histoire chaque jour, doit tout contrôler, tout anticiper. Psychologiquement parlant, elle ne doit pas assumer les conséquences de ce qu'elle fait, a priori, parce que tout ce qu'elle fait est factice. Mais au bout du compte, elle doit quand même rendre des comptes. C'est une histoire d'opposition entre la réalité et la fiction. La fiction permet de se confronter à la réalité, mais parfois sans en payer les conséquences.
Cette histoire d'une relation amoureuse entre un politique inféodé aux Japonais et une jeune espionne vous permet de traiter d'une réalité de votre pays ?
Oui. C'est le grand avantage de la fiction, que ce soit dans les livres ou au cinéma. On peut s'interroger sur certains aspects de la réalité en toute liberté. On peut aussi se poser les questions d'un point de vue psychologique. Le point fort de la nouvelle d'Eileen Chang est de faire de cette relation ambiguë une métaphore de la guerre et de l'occupation - une histoire d'humiliation. C'est un reflet de ce que subit le pays. Qui domine qui ? Qui se prostitue ? Qui détruit l'autre ? C'est le sens métaphorique de cette histoire.
Un mot, inévitable, sur les scènes de sexe. N'avez-vous eu aucun problème de censure, en Chine notamment, et comment avez-vous travaillé avec les acteurs ?
Comme je ne croyais pas pouvoir les tourner, je n'avais rien écrit. Finalement, les censeurs chinois m'ont seulement dit : "faites ce que vous voulez, mais la version qui sortira en Chine doit convenir à tous les publics." Avec les acteurs, c'était un travail psychologique. Nous sommes beaucoup plus pudiques que les Européens. Pour arriver à un état d'excitation, ils ont dû dépasser la honte, la morale, la pudeur. Je leur ai demandé d'y croire, de se laisser aller. Il y a trois scènes. Nous avons tourné douze jours. Les deux premiers ont été très difficiles. On ne pouvait faire que deux prises successivement et jamais plus d'une demi-journée. Pour faciliter les choses, il n'y avait sur le plateau que les deux acteurs, le directeur photo, le cadreur, l'ingénieur du son et moi.
Votre film précédent, "Brokeback Mountain", Lion d'or à Venise en 2005, montrait déjà la difficulté d'une relation, mais entre deux hommes. Faut-il y voir une continuité ?
"Brokeback Mountain" était une histoire fondée sur le manque et l'impossibilité de recréer un moment magique. Si je devais faire une comparaison, je dirais que "Brokeback..." véhicule selon moi une certaine image du paradis, quand "Lust, Caution" est plutôt une évocation de l'enfer. "Brokeback..." avait eu des vertus curatives après les tournages de "Tigres et dragons" et l'épreuve de "Hulk". Celui-ci m'a épuisé.
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