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Festival de Cannes 2008

L'adolescence nue

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 22/05/2008

Après "Nue propriété", le réalisateur belge Joachim Lafosse interroge les limites de la transgression. "Elève Libre" suit un adolescent sans repère. Une oeuvre courageuse, qui expose un sujet difficile, avec des acteurs justes.

La Quinzaine des Réalisateurs, compétition parallèle du Festival de Cannes, présente la particularité, cette année, d'aligner deux films belges, lesquels sont aussi, autre originalité, issus de la même maison de production, Versus Production.

Après "Eldorado" de Bouli Lanners, longuement applaudi lors de sa projection dimanche soir, c'était mardi soir au tour de Joachim Lafosse et de son "Elève Libre" de passer l'examen de la vision publique. Exercice attendu avec une relative appréhension, parce que le réalisateur de "Folie privée" et "Nue propriété" a déployé, avec son coscénariste François Pirot, un récit cuorageux et âpre, qui interroge frontalement les notions de transmission, de transgression et d'abus, sur fond de relation entre les générations.

Il faut éviter de déflorer le sujet, de même que se méfier d'une analyse hâtive qui poserait dessus un jugement moral. Enfant de 68, comme il se qualifie lui-même, Joachim Lafosse a livré un film de circonstance, alors que la Quinzaine fête son quarantième anniversaire. Pour se faire, il a une nouvelle fois puisé dans sa propre expérience pour tirer la substance d'"Elève Libre". On y suit un adolescent de 16 ans, Jonas (le nouveau venu Jonas Bloquet), en décrochage scolaire et sans stabilité familiale, qui s'en remet à un trio d'adultes amis. L'incipit qui ouvre le film - "A nos limites" - pose clairement l'enjeu du film. Jouant sur les mots en anglais - "No Limit", slogan illusoire à ses yeux -, Joachim Lafosse interpelle l'illusion que l'on pourrait tous vivre sans refoulement, ni barrières.

Découvrir "Elève Libre" dans le contexte d'un festival international met en lumière un autre sous-texte. Là où la presse belge - et, sans doute, le public - lie inconsciemment les actes décris dans le film à une actualité récente, au risque d'accuser le réalisateur de provocation, la presse internationale y voit plutôt une forme de "conservatisme". Les entretiens qu'accordait Joachim Lafosse, mercredi, mettaient en lumière cette dichotomie, à la grande joie du réalisateur, qui, dans un discours rodé, assume la dimension "morale" du film. "Je n'ai aucun problème. Avoir des limites, c'est structurant."

Courageux

L'ensemble du casting - Yannick Renier, Claire Bodson, Jonathan Zaccaï et les deux débutants, Jonas Bloquet et Paulinne Etienne - a découvert le film mardi soir, en même temps que le public de la Quinzaine. Une séance étonnante où, face à des scènes déstabilisantes - mais jamais gratuites -, le public s'est laissé aller au rire - réaction de défense ou de gêne. Mais les applaudissements qui ont accompagné le générique de fin laissent peu de doute quant à l'appréciation du film. Une consoeur britannique nous a confié : "C'est le film le plus courageux du festival. Il aborde frontalement une question difficile, taboue, tout en évitant les pièges du sujet."

Yannick Renier, incarnant avec sa compagne Claire Bodson un couple d'adultes guidant Jonas dans ses atermoiements, précisait s'être interrogé dès que Joachim Lafosse l'avait à nouveau sollicité : "Je me suis demandé comment tourner ce film sans tomber dans les travers qu'il dénonce." Passant au format scope, le réalisateur a répondu par une gestion du cadre pertinente : les nombreuses scènes de dialogues où se nouent les enjeux situent le rapport de force. Quittant le plan fixe qui caractérisait "Nue propriété", Joachim Lafosse et son chef opérateur Hichame Alaouié ont adopté une mobilité circulaire que le réalisateur confie avoir empruntée... au "Livre de la jungle" : "J'ai tout le temps pensé à la scène où le serpent hypnotise Mowgli en tournant autour de lui. Je voulais reproduire ce motif circulaire." Jonas Bloquet et Paulinne Etienne interagissent avec naturel avec le trio Renier-Bodson-Zaccaï - sans que ceux-ci ne les écrasent jamais.

Dans un registre radicalement différent d'"Eldorado", "Rumba", "Home" ou "Aanrijding in Moscou", "Elève Libre" confirme aux festivaliers, étonnés de la vitalité plurielle des auteurs belges, que les Dardenne et leur "Silence de Lorna" étaient accompagnés cette année d'une génération montante qui a des choses à dire et sait les donner à voir.

Savoir Plus

Une belle moisson...à reproduire

La pluie belge aura donc accompagné pratiquement tout le Festival, au propre comme au figuré. "Elève Libre" de Joachim Lafosse a ponctué l'historique défilé de films belges sur la Croisette - tout au plus reste-t-il à découvrir le court métrage de Sung-a Yoon, "Et dans mon coeur j'emporterai", retenu à la Cinéfondation. Premier motif de réjouissance : aucune oeuvre n'est passée inaperçue. "Aanrijding in Moscou" de Christophe Van Rompaey (Semaine de la Critique) a suscité des réactions très positives. En séances spéciales de la même compétition parallèle, "Rumba", de Fiona Gordon, Dominique Abel et Benoît Romy, et "Home", d'Ursula Meier, ont fait salle comble - pour ce dernier, seul un quart de ceux qui ont fait la file ont accédé à la salle. Le premier, notamment, a remarquablement séduit : les réalisateurs nous confiaient début de la semaine qu'une quarantaine de pays avaient déjà acheté "Rumba". A la Quinzaine des Réalisateurs, "Eldorado" a fait sensation - de nombreux titres de la presse internationale lui ont consacré des articles élogieux. Quant à "Elève Libre", un petit buzz a précédé la première projection destinée au professionnels. Dans le cas des deux films de Versus, les projections du Marché du film, réservées aux acheteurs, ont fait salle comble. Quant au "Silence de Lorna" des frères Dardenne, s'il a suscité des réactions plus nuancées, il a malgré tout continué à retenir l'attention. Reste à gérer l'après : producteurs, réalisateurs et officiels devront maintenant éviter la gueule de bois post-2008, "année des Belges à Cannes". "Il y aura inévitablement des années où il n'y aura peut-être qu'un seul film belge au Festival, note le producteur Jacques-Henri Bronckart (Versus). Ce qui est important, c'est la constance. Avec les différents systèmes d'aide, on a fait émerger de nouveaux talents. Quand on sème, on récolte. Il faut maintenant veiller à continuer à semer si on veut de nouvelles moissons."

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