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Valse avec Bashir ****

Ari Folman, l'oublié de Cannes

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 10/09/2008

"Valse avec Bashir" fit l'événement sur la Croisette. On a cru à un prix jusqu'au bout du palmarès.

C'est le grand oublié du palmarès du dernier Festival de Cannes. Et on ne se l'explique pas. "Valse avec Bashir" est pourtant un film événement, un jalon, rencontre de deux genres, le documentaire et le film d'animation. Présenté au second jour de l'édition 2008, le film sembla s'imposer chaque jour un peu plus comme un prix potentiel d'une compétition recelant plus d'une oeuvre, explosant l'approche documentaire et explorant de graves questions de sociétés ("Entre les murs", "Gomorra", "Les bureaux de dieu", "Il Divo"...). La présence au sein du jury de Marjane Satrapi, prix du Jury l'année précédente avec "Persepolis", semblait renforcer ses chances. On crut d'autant plus à un prix jusqu'à l'ultime minute du palmarès que la maladresse d'une attachée de presse avait fait rappeler l'équipe pour la cérémonie de clôture - signe qui, habituellement, ne trompe pas. Au final, Ari Folman est reparti bredouille et, on l'imagine, déçu.

Qu'est-ce qui a été le déclencheur de votre processus de recherche ?

Dans l'armée israélienne, on reste réserviste pendant un quart de siècle. Durant la guerre du Liban, j'ai perdu l'ouïe d'une oreille. Comme réserviste, on m'a donc affecté à un département qui écrit des scénarios pour des petits films d'informations ou de propagandes militaires. J'y passais mon temps à écrire des pubs idiotes sur les masques à gaz en cas d'attaque iranienne. Vers 40 ans, j'ai fait un blocage complet. J'ai dit que j'en avais assez. On m'a dit que si je voulais être libéré de mes obligations militaires, je devais passer devant un psy. Je l'ai fait. C'était une jeune femme. J'ai commencé à lui parler de mon service militaire dans le détail. Après sept ou huit sessions, j'étais étonné par ma propre histoire. Je n'avais jamais parlé de tout ça. Cela m'a fait réfléchir. J'ai revu d'anciens amis de l'armée et je leur ai demandé s'ils en parlaient. C'est comme ça que j'ai commencé à recueillir leurs témoignages. J'ai vite compris que j'en ferais un film.

Ce processus de recherche a-t-il été difficile ?

Avant le début du tournage du film, quand je revoyais les photos de moi datant de cette époque, c'était comme regarder quelqu'un de familier, mais avec qui je ne m'identifiais plus. Après, c'était comme retrouver une ancienne petite amie, avec qui vous avez rompu il y a vingt ans, qui vous a brisé le coeur, et soudain vous la revoyez, et vous vous apercevez qu'elle n'a pas changé. Mais tout ce qui s'est passé avant avec elle prend soudain une autre perspective. Et votre souffrance a disparu.

Saviez-vous d'emblée que cela aurait trait précisément à Sabra et Chatila ?

J'ai pris rapidement conscience que j'allais devoir explorer ces trois journées - j'ai été cantonné cinq mois au Liban. Je savais que c'était ça que je voulais creuser, notamment pour des raisons familiales. Une partie de ma famille a vécu la Shoah. Moi et mes trois soeurs avons toujours été obsédés par ça, par ce besoin de savoir ce qui est occulté. Par rapport à la Shoah, je me suis toujours posé la question de l'organisation : comment tout cela était-il organisé ? Est-ce que personne ne voyait ce qui se passait ? Et, si oui, pourquoi personne n'a rien fait ? Clairement, il y a un lien. Sur un plan quasi-génétique, les images du massacre de Sabra et Chatila réveillent en moi la mémoire juive du génocide.

Dans le film, l'un des témoins vous dit : tu n'as pas à culpabiliser pour ce qui s'est passé. Est-ce un film sur la culpabilité ?

Non. La vraie question, et ma véritable obsession pour moi, était de comprendre pourquoi j'ai refoulé les faits pendant si longtemps? La réponse de cet ami est que ce serait par culpabilité. Par honnêteté, j'ai voulu mettre ce point de vue dans le film. Selon moi, le film a surtout à voir avec la manière dont fonctionne la mémoire, individuelle et collective. Un ami qui était avec moi à Beyrouth est devenu chercheur en neurologie. Il m'a dit qu'une hypothèse actuelle à propos du cerveau est que certains souvenirs sont littéralement enfermés dans une enveloppe qui les rend innaccessibles à la mémoire. Et ce ne sont pas forcément des souvenirs traumatisants. Si on libère ses souvenirs au bout de 20 ans, la mémoire vous reviendra entièrement. C'est dans cet espoir que j'ai suivi ce processus.

Que représente le fait d'être en compétition à Cannes avec un film si intime ?

C'est la première fois que je viens à Cannes. J'ai été dans d'autres festivals avant, avec mon premier film, mais pas à Cannes. Cannes, c'est un lieu où le cinéma est un culte. Il y a un rapport sacré au cinéma - le protocole qui entoure les films, la montée des marches, les gens en tenue de soirée. On peut trouver ça ridicule, mais c'est quelque chose qui magnifie le cinéma. Je n'ai jamais rien vu de pareil ailleurs. Ce qui me désole, c'est que maintenant, quand je négocie les droits de mon film, on me demande toujours les droits pour la diffusion sur téléphone cellulaire. Vous imaginez ? Ici, c'est pourtant le dernier bastion du cinéma sur grand écran.

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