Abonnez-vous a La Libre Belgique

Two Lovers ***

"Two Lovers" et James Gray

FERNAND DENIS

Mis en ligne le 24/12/2008

Le réalisateur de "We Own the Night" a changé de genre mais pas d'armes. Celles du thriller pour mettre en scène un mélodrame forcément stressant. Comme ceux de ses maîtres, Hitchcock et Kieslowski.

James Gray s'est imposé dès son premier film, "Little Odessa", un singulier petit polar, mettant en scène un quartier de New York et une communauté ethnique, russe. Ces deux lignes de force, on les a retrouvées dans "The Yards" et "We Own the Night", accompagnées d'une troisième, la place centrale occupée par l'acteur Joaquin Phœnix. On retrouve ces trois caractéristiques dans "Two Lovers" - Brighton Beach, communauté juive, Joaquin Phœnix - mais on a changé de genre. Et le mélodrame lui réussit encore mieux que le thriller grâce auquel James Gray est devenu un des réalisateurs les plus intéressants de la nouvelle génération.

Votre dernier film est un mélodrame, stressant comme un thriller. En quoi "Two lovers" a-t-il profité de "Little Odessa", " The Yards" et "We Own the Night" ?

Je pense que j'ai voulu apporter à "Two Lovers" la même rigueur narrative, la même approche classique, le même sérieux avec lesquels j'ai abordé les trois autres récits, sans utiliser le traditionnel moyen du thriller pour accrocher le public. Dans les années 60, Jean-Pierre Melville a dit "Il faut plus de cran et de talent pour faire un film classique que pour faire un moderne". C'est encore plus vrai maintenant. On n'est pas obligé d'aimer toutes les périodes, si nous allons au Louvre, nous n'allons pas forcément aimer tous les chefs-d'œuvre de toutes les périodes. En cinéma, la période que j'aime, c'est lorsque la narration est rigoureuse, la tension dramatique intense et les émotions sincères. Les recherches formelles m'intéressent peu. Personnellement, j'essaie toujours de simplifier l'histoire alors qu'aujourd'hui on les préfère très complexes. A première vue, les histoires que je raconte sont très banales. C'est parce que la tension dramatique ne vient pas de la question "Que va-t-il se passer au plan suivant ?", mais bien "Pourquoi tel personnage réagit-il comme cela ?". Si la tension vient de "Qu'est-ce qui se passe après ?", c'est très bien lorsqu'on regarde un film une seule fois, parce qu'il y a une réponse. Mais si l'histoire est simple et les éléments dramatiques basiques, on est davantage confronté au "pourquoi cela se passe comme cela ?". Et simple ne veut pas dire facile, mais ouvert aux interprétations. Pour ces raisons, je pense qu'il existe une continuité entre ces quatre films.

Et une certaine forme de continuité avec ce que faisait Hitchcock qui dissimulait le mélodrame dans le thriller, dans "Rear Window" ou "Vertigo" ?

J'ai revu "Vertigo" juste avant de tourner "Two Lovers"; l'émotion y est incroyablement juste. C'est un extraordinaire mélodrame que j'ai projeté à mon équipe. Mais ce film doit aussi beaucoup à Kieslowski et à "Brève histoire d'amour". Ce qui est essentiel dans ces films, c'est que l'émotion est "validée" par le personnage, qu'il n'y a aucun désir du cinéaste de regarder cette situation avec condescendance ou d'établir une distance avec ce qu'éprouvent les personnages. C'est mon obsession : faire en sorte que l'émotion soit la plus authentique car c'est pour moi le sens même de l'art. L'émotion du personnage est-elle authentique ou pas ? Et chez Kieslowski, il y a une humanité, une authenticité. Cela n'a rien à voir avec le réalisme. La plupart des films de Kubrick n'ont rien de réaliste mais l'authenticité est palpable. Chez Kieslowsli, elle est plus incroyable. Le premier volet du "Décalogue", celui où la glace se brise sous le poids de l'enfant, c'est la meilleure heure de cinéma jamais tournée. Rien que d'y penser, j'en ai les larmes aux yeux.

Kieslowski dit du personnage d'Irène Jacob dans "Rouge" : elle a le hasard qu'elle mérite. Léonard a-t-il le hasard qu'il mérite lorsque la mer lui ramène le gant, cette main du destin venue le sauver ?

Certains objets peuvent avoir un poids incroyable. Le désir se nourrit, entre autres, du fétichisme. J'ai rencontré ma femme lors d'une soirée. Si elle avait été habillée autrement, plus maquillée, avec d'autres chaussures; il est possible que je ne l'aurais jamais abordée. Et aujourd'hui, je n'aurais pas deux enfants. Cette décision qui a déterminé toute ma vie, tient peut-être à une paire de chaussures, un caprice. Alors, ce gant ne représente rien en tant que tel, mais il va sauver la vie de Leonard. Pour le meilleur ou le pire. Et moi, cela me stupéfie toujours de voir le rôle de la chance dans nos existences. Le fait que le gant tombe de sa poche, qu'une vaguelette le ramène à lui, et cela peut lui sauver la vie; c'est à la fois fou et vrai. Comme c'est fou et vrai qu'une paire de chaussures puisse vous pousser à vous adresser à quelqu'un ou pas. Mais nos vies dépendent de cela et j'ai toujours vu ce gant comme la représentation du bonheur ou du malheur. En prenant ce gant, il choisit sa vie. Mais quelle vie ? Heureuse ou malheureuse ?

Pourquoi le choix occupe-t-il une place centrale dans vos films ?

Bien sûr, le choix fait partie de notre vie. En tout cas, nous pensons tous faire des choix mais c'est dans le petit cadre d'un tableau tellement plus grand que nous. Nous n'avons pas décidé de l'endroit de notre naissance, de notre code génétique... Tant de choses sont déjà déterminées avant que nous puissions faire nos choix spécifiques et encore ceux-ci sont soumis à des schémas idéologiques. En fait, nous avons plutôt l'illusion de décider, parce que nous ne voyons pas la plupart des forces qui ont participé à cette décision. C'est l'idée même du film, il y a un choix mais en fait, il n'y en a pas. Certains appellent cela le destin.

Une dernière question à propos de l'opéra qui donne une solennité au baiser entre Leonard et Sandra. Quel est votre rapport à l'opéra ?

J'adorerais mettre en scène un opéra. J'adore Puccini. Ses mélodies sont incroyablement émouvantes, il n'y a pas d'artifice dans son travail, l'émotion est le chemin qui mène directement au cœur. Je rêve de "Tosca" ou de "Turandot" et aussi de ceux qu'on ne joue jamais comme "La fanciulla del West". J'aime aussi Bellini, Donizetti et Massenet; ils me touchent énormément. Je pense que le cinéma est très proche de l'opéra, beaucoup plus que le théâtre. L'opéra est totalement artificiel - parce que les gens chantent au lieu de parler - mais il n'y a pas d'artifice comme au théâtre où existe une convention de réalité. L'émotion est directe à l'opéra, et si aujourd'hui, il est réservé aux classes aisées, il faut se souvenir c'était autrefois une forme d'art très populaire.

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page