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24 City* * *
Enregistrer les mutations de la Chine
Hubert Heyrendt
Mis en ligne le 25/03/2009
Dans une grande salle, des centaines d’ouvriers entonnent en chœur un chant patriotique. Sur scène, le pdg du Chengfa Group prend la parole pour annoncer le déplacement de l’usine. En une séquence, Jia Zhang-ke a posé les bases de sa réflexion et répondu à la question "Le communisme est-il soluble dans le capitalisme" Ce Chengfa Group, c’est en fait l’ex-Usine 420, ancien fleuron secret de l’industrie militaire chinoise, une ville dans la ville inaugurée au début des années 50 durant la Guerre de Corée. Aujourd’hui, l’usine se situe en plein cœur de Chengdu (au centre-ouest du pays) qui, comme nombre de villes chinoises, se développe à toute vitesse. Les 58 ha occupés jusque-là par l’Usine 420 le seront bientôt par "24 City", un quartier résidentiel ultramoderne.
D'un monde à l'autre
Quel plus beau symbole pour évoquer les mutations qui défigurent la Chine aujourd’hui ? Comme dans le magique "Still Life", Jia Zhang-ke pose en effet sa caméra dans des ruines, des paysages urbains en voie de destruction pour acter de la fin d’une époque. A nouveau, Jian Zhang-ke enregistre en effet un monde en mouvement, en perpétuelle transformation, sociale, économique et politique. Dans "Still Life", la construction du gigantesque barrage des Trois Gorges allait engloutir une vallée et une ville, Fengje. Ici encore, un monde disparaît pour laisser place à un autre, tout aussi inquiétant à ses yeux.
Contrairement à la génération précédente de cinéastes chinois, qui ont dénoncé la dictature communiste avant de céder, comme Zhang Yimou ou Chen Kaige, aux sirènes capitalistes, Jia Zhang-ke ne peut que constater les carences des deux systèmes. Il ne se montre en effet ni nostalgique du passé socialiste de la Chine, pas plus qu’il ne se montre enthousiaste pour son avenir. En filmant cette usine agonisante, en recueillant les témoignages de ses ouvriers, de ses cadres, le cinéaste s’intéresse en effet à l’ensemble des changements qui affectent son pays. De la bande de ces anciens ouvriers qui chantent "L’Internationale" à cette jeune femme qui ne rêve que de faire de l’argent pour payer un appartement à ses parents dans la future "24 City", il y a un monde. Car en une génération, la Chine a complètement changé de visage.
Le parfum doux-amer qui parcourt le film - notamment dû à la musique et à la rigueur stylistique de la mise en scène - n’est cependant pas de la nostalgie mais l’expression d’une mémoire en action, qui, comme dans toute l’œuvre du cinéaste, relit le passé à l’heure du présent. Un présent où tout va trop vite, où la Chine semble agir dans l’urgence, sans prendre le temps de réfléchir.
A l’inverse, "24 City" prend le temps, grâce à une structure complexe et déstabilisante. Si les fictions de Jia Zhang-ke font sans cesse appel au documentaire, ce documentaire se teint d’imagination. Car le cinéaste fait jouer les témoignages de femmes à des actrices. Comme la sublime Joan Chen, qui "incarne" "Petite Fleur", une reine de beauté de l’usine qui tire son surnom de sa ressemblance avec Joan Chen dans le film "Petite Fleur". La quarantaine bien sonnée, elle finit sa vie seule, affirmant, des larmes plein les yeux, mener une vie heureuse, tandis qu’elle chante avec la chorale de l’usine "L’enterrement des fleurs". Elle représente cette génération intermédiaire, celle du Jia Zhang- ke, qui a refusé les règles de la société chinoise communiste, tout en ne parvenant pas à accepter celles de la modernité. Au final, le chœur des ouvriers et celui des actrices se répondent, tout comme la fiction vient renforcer le documentaire. Passionnant !
Savoir Plus
Réalisation : Jia Zhang-ke. Scénario : Jia Zhang-ke&Zhai Yongming. Photographie : Wang Yu&Nelson Yu Lik-wai. Musique : Yoshihiro Hanno&Giong Lim. Montage : Kong Jing-lei&Lin Xudong. 1 h 47.
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