Abonnez-vous a La Libre Belgique

24e Festival International du Film Francophone de Namur

Le ragging bulldozer de Giannoli

ENTRETIEN FERNAND DENIS

Mis en ligne le 06/10/2009

"A l'origine" vibre d'un étonnant souffle lyrique, voire épique. Transformant un fait divers, un film social très puissant, très actuel.

A l'origine" est le quatrième film de Xavier Giannoli. Celui-ci s'était fait connaître dès son premier "Les corps impatients", réussissant un joli coup en amenant Laura Smet pour la première fois devant la caméra. Ensuite, ce fut "Une aventure", film assez chichiteur dont Ludivine Sagnier était la vedette. Avec "Quand j'étais chanteur", il quittait Paris pour la province et son nouveau "A l'origine" témoigne d'une spectaculaire montée en puissance

Voilà un film d'une étonnante actualité.

Moi aussi, je suis un prophète (rires). Le film a été mis en chantier bien avant la crise. La crise nous fait nous interroger sur des choses essentielles de la vie sociale : l'argent, la réussite, le lien social, l'aventure collective. Mon ambition est d'aller - à l'origine - des questions que pose ce fait divers. Mais de façon concrète, sans philosopher. C'est pas une discussion de salon, ce sont des ouvriers, et c'est là que le cinéma commence : quand on n'a pas les mots.

Le film inspire deux sentiments. D'abord on est emporté par son souffle épique. Mais, ensuite, on se dit qu'il faut être à ce point désespéré pour vouloir croire à un projet pareil ?

Le désespoir ne suffit pas. Mon projet n'est pas de filmer le désespoir, mais de montrer des gens qui ont besoin de croire. Il y a une raison concrète : avoir du travail. Et puis, il y a une nécessité sociale plus profonde, celle de sentir quelque chose qui nous dépasse, de vouloir créer une société meilleure en suivant un idéal religieux, politique. La première phrase que le maire lui dit c'est : "Vous êtes attendu comme le messie". Et la question qui se pose aujourd'hui, c'est : comment vivre dans une société qui ne propose plus de grand dessein collectif ?

Justement, le film semble dépourvu de lecture politique.

C'est vrai dans le sens d'une absence d'idéologie. Ce qui m'importe c'est de savoir si l'homme va tenir ses promesses. C'est ce que rend une société possible. 0n en voit des hommes politiques qui agitent des concepts, des paroles mais lorsqu'il s'agit d'être en prise avec la réalité, il ne se passe rien. Là, il est en prise. Il y a des camions, de la boue, des gens qui souffrent. J'ai été guidé par une phrase de Victor Hugo : "Etre aimé, c'est être utile".

Le film peut se regarder comme une métaphore du cinéma, avec le réalisateur en chef de chantier. Eprouvez-vous parfois le sentiment d'être un imposteur ?

Parfois. Comme les journalistes, (rires). Bien sûr, qu'il y a une part d'imposture dans la vie. C'est ce qui m'intéresse dans tous mes films, c'est le rapport entre la vérité humaine et la comédie sociale, entre le désir personnel et la pression sociale. Et c'est sans doute pour apaiser ce sentiment d'imposture que je travaille tant. J'aime avec tellement d'enthousiasme les films des autres que j'en sors très souvent dévasté. Mon désir de cinéma me tombe des bras quand je vois tel film d'Eastwood ou de Huston. Je me dis : comment vais-je pouvoir faire ? Le premier film que j'ai vu dans ma vie, c'est "Ragging bull", mon père m'avait emmené le voir à 8 ans sur le bateau qui va de Marseille à Bastia. Depuis, Scorsese me fascine, pas seulement le feu d'artifice formel mais aussi ses thèmes, cette exigence de sentiments, cette violence dans les rapports. Je vois ce désir d'incandescence des acteurs, des situations. Je cherche cela tout le temps. Ma monteuse me dit souvent, il faut adoucir les raccords, mais je lui dis : "non, il faut agresser, donner le maximum d'intensité".

Aviez-vous conscience que les engins de chantier avaient une telle puissance visuelle ?

Quelqu'un m'a dit à propos de la scène où Cluzet est tout seul au milieu des machines : c'est une scène de western. Je n'y avais pas pensé, c'est un hommage inconscient à John Ford. Ça ne m'intéresse pas de filmer des machines. D'ailleurs pour moi, ce ne sont pas des machines, ce sont des sentiments. L'univers du film doit exprimer l'intériorité des personnages. Je ne fétichise pas les machines en tant que machines, elles m'intéressent en ce qu'elles expriment. Ce n'est pas de la terre qu'elles remuent.

Il y a une rupture entre vos deux premiers films et les deux derniers, existe-t-il un Giannoli des villes et Giannoli des champs ?

Non. Je pense qu'il a toujours des personnages romanesques. Des personnages qui sont sortis d'eux-mêmes à cause d'une situation. C'est la définition du roman. Je fais du cinéma sous une très grande influence du cinéma hollywoodien classique. Je suis un cinéphile obsessionnel. Dans un film de John Huston ou de Vincente Minnelli, il y a quelque chose du romanesque qui me plaît. Un cinéma de personnages mis à l'épreuve de situations extraordinaires. Dans "A l'origine", j'aimais l'idée de tourner une sorte d'épopée intime. Et si je devais citer une référence, c'est un film de John Huston que j'aime énormément : "L'homme qui voulut être roi", d'après Kipling. Ce film-ci est beaucoup plus difficile et ambitieux que "Quand j'étais chanteur" qui était davantage une partition pour le plus grand des interprètes. Gérard était beaucoup plus fort que mon film. Là, c'est plus romanesque. Je me rends compte que dans mes films, les personnages sont toujours des gens pour qui les sentiments sont très importants, ils attendent tout de l'amour.

© La Libre Belgique 2009

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page