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Gainsbourg (vie héroïque) **

Projections privées

Fernand Denis

Mis en ligne le 03/02/2010

La vie héroïque de saint Gainsbourg selon Sfar.
Entretien

Le film s’appelle “Gainsbourg (Vie héroïque)”. Parce que vous filmez ses morceaux de bravoure ?

C’était le héros de mon enfance, et j’ai reconstruit, avec beaucoup de naïveté et de passion, tous les tableaux de "saint Gainsbourg". J’ai essayé de travailler sans distance, et tout le jeu, c’était d’émouvoir à partir de ces images-là, d’y mettre de l’intime, une surprise. Comme un spectacle de cabaret qu’on serait tout surpris d’aimer. J’ai voulu m’inscrire hors d’un cinéma trop quotidien dans lequel je ne me reconnais pas. Je n’aime pas quand on confond caméra de reportage et caméra de cinéma. J’ai plus travaillé sur des souvenirs, sur ce qui reste imprimé dans le cerveau quand on a mis de côté les documents qu’on a mis six mois à collecter.

On s’interroge sur votre point de vue. Gainsbourg n’est pas une enquête, il n’y a pas de révélation. Avez-vous voulu rééquilibrer son image, éclairer des facettes restées dans l’ombre : le Russe, le juif, le peintre ?

Est-ce que c’est cela ? Est-ce que je n’ai pas voulu raconter une espèce de fable politique sur la prise de pouvoir ? Comment fait un étranger pour oublier les questions ethnique, territoriale, pour se consacrer à une prise de pouvoir linguistique ? N’y a-t-il pas là une manière de prendre au sérieux la langue française, de dire que la francophonie a plus d’intérêt que le territoire ? En cette période où le gouvernement sacralise "La Marseillaise", où les gamins crachent dessus, le vieux juif et les Noirs qui chantent "Aux armes et cætera", c’est un symbole simple mais indiscutable politiquement. Et puis, il y a ce petit garçon qui ne savait pas qu’il était juif, qui grandit dans une famille pas du tout religieuse. Au seuil de l’adolescence, l’administration française lui signifie sa judaïté en lui donnant une étoile. C’est la police française qui le fait juif. Et recevant cette étrange médaille, au lieu de divorcer de son pays, il entame une relation amoureuse très singulière, basée sur l’idée de conquête, qui passe par les femmes. Tout cela aboutira à une sorte de scandale qui est l’appropriation à titre personnel de "La Marseillaise".

Des conquêtes, mais surtout des muses ?

C’est très juste. Il veut plaire et il veut être aimé. Ce qu’il y a de touchant chez Gainsbourg, c’est qu’il confond le public et la femme qu’il aime. C’est très répandu chez les artistes, et cela peut faire des dégâts. C’est pour cela qu’il provoque, car il veut qu’on lui dise qu’on l’aime. C’est pour cela qu’il chante "La Marseillaise" pour qu’on lui dise qu’il est très Français. Brassens refusait toutes les médailles. Gainsbourg s’en colle même quand il n’en a pas. Il se met une légion d’honneur que personne ne lui a jamais remise. Il est dit qu’il est un insoumis, c’est l’inverse, il est dans une recherche effrénée de légitimité.

Et la dimension graphique ?

J’insiste là-dessus, car j’aime l’idée du destin contrarié. Gainsbourg, c’est l’inverse d’une success story. Il veut peindre, ça ne marche pas; faire du jazz, ça ne marche pas. Alors, il compose des chansons pour des gamines en s’imaginant qu’il fait la pute, mais il n’est jamais autant lui-même que lorsqu’il essaie de se trahir. D’autre part, comme je découvre le cinéma, je voulais filmer des mains au travail. Des mains qui peignent. Des mains qui jouent de la musique. Des mains qui étreignent des femmes. Des mains qui fument. C’est un film sur les mains.

Sur le terrain de l’exportation, “Gainsbourg” est le champion des films français. Gainsbourg était-il internationalement connu ?

Non. Les Américains ont mis de l’argent dans la production parce que le film est une carte postale de Paris, celui de "Ratatouille", avec un peintre, des modèles, des belles Françaises, des amoureux au bord de la Seine. J’ai délibérément joué avec le Paris des touristes, de "Un Américain à Paris". Que sait-on de Gainsbourg à l’étranger ? La terre entière connaît "Je t’aime, moi non plus". Parfois, on sait qu’il a insulté Whitney Houston. Les Belges, les Suisses, les Allemands le connaissent très bien. Les Russes aussi, car ils aiment la chanson française, les Japonais pour les mêmes raisons. Les Anglais un peu à cause de Jane Birkin. Au-delà, je ne crois pas. Ce n’est pas Edith Piaf. D’ailleurs, à l’étranger, le titre "anglais" du film est "Je t’aime, moi non plus".

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