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Gainsbourg (vie héroïque) **
Gainsbourg : Sfar away, so close ?
Fernand Denis
Mis en ligne le 03/02/2010
Pourquoi "Gainsbourg (Vie héroïque)" ? On comprend à la fin. Sfar ne s’en tient qu’aux morceaux de bravoure de la vie de l’artiste. Et encore, il en a laissé tomber pas mal. Le volet ciné, par exemple, "Je t’aime, moi non plus", fameux scandale.
Dessinateur, Sfar préfère la peinture. Ça tombe bien, c’est la dimension la plus secrète de Lucien. Ne dit-il pas à son père : "La musique ne m’intéresse pas." Il préfère l’académie de peinture, les sens démultipliés par les modèles nus. "Vous n’imaginez pas le courage qu’il m’a fallu, au timide que je suis, pour oser vous le demander." Le côté bravache et les mots qu’il faut pour parler aux femmes.
La musique, c’est pour manger; l’art, le vrai, c’est la peinture, c’est le style. Sfar cherche le sien. Il a plein d’idées, il en déborde même, et il a des moyens. Alors, il essaie un peu tout : l’animation, le noir et blanc, les effets spéciaux, le sketch (l’hilarant petit déjeuner sur piano à queue en compagnie des Frères Jacques pour la création du "Poinçonneur des Lilas"). Ce qu’on retiendra, c’est ce double, une marionnette vivante articulée, sortie de son imagination avec un long nez et des bras interminables. Fallait un truc frappant pour visualiser la dualité de Lucien et Serge, de Gainsbourg et Gainsbarre. Au bout d’un moment, après avoir plané au-dessus de son sujet comme sa marionnette au-dessus d’une maquette de Paris, il se repose. De toute façon, Eric Elmosnino occupe tout l’écran, il est tellement Gainsbourg. Dans l’œil chassieux, le rictus du visage, le mouvement hautain du menton, le geste sec du bras et du doigt, les épaules en arrière, on est presque effrayé par cette réincarnation. Modestement, Sfar se contente alors de la filmer.
Mais de filmer quoi ! En train de composer des chansons pardi ! Et pour cela, Gainsbourg n’avait, semble-t-il, besoin que d’une seule chose, une muse. Le point de vue de Sfar sur Gainsbourg, c’est celui de la muse. Si Gainsbourg a tenu sur la longueur, c’est qu’il est resté lui-même - déjà, il était deux - tout en renouvelant, en trouvant une capacité d’inspiration, d’évolution dans chaque muse : Gréco des fiveties, Bardot des sixties, Birkin des seventies et des eighties. Sfar s’amuse à imaginer comment ces chansons sont nées, met en scène la légende de la création de titres de bravoure : "La Javanaise", "Bonnie and Clyde", "Melody Nelson" ou "Aux armes ".
Autres moments de bravoure, ces actrices qui montent au front de l’incarnation de modèles vivants. Après Coco Chanel et Simone de Beauvoir, Anna Mouglalis est Juliette Gréco, de sa voix grave, de son regard vénéneux, de sa beauté antarctique. Laetitia Casta est une Bardot rayonnante, mais Sfar lui complique la vie avec son drap et sa transparence à la "Dieu créa la femme". Linda Gordon y met ses longues jambes et son accent anglais, mais il manque le "knack" de Jane. Bambou ne fait pas que passer, et Sara Forestier ridiculise France Gall. A moins que ce soit le contraire !
Où Sfar voulait-il en venir ? Nulle part, semble-t-il ? Il n’appelle pas cela un film, mais un conte. On n’apprend pas grand-chose, on ne distingue pas le point de vue, mais on se laisse séduire par la fantaisie, l’invention, l’affection, les couleurs russe et juive avec lesquelles, il redessine graphiquement l’icône.
Savoir Plus
Réalisation, scénario : Joann Sfar. Image : Guillaume Schiffman. Costume : Pascaline Chavanne. Avec Eric Elmosnino, Lucy Gordon, Laetitia Casta, Anna Mouglalis 2h10.
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