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Metropolis
Retour vers le futur
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 12/02/2010
Si le cinéma muet représente l’Antiquité du Septième Art, alors c’est comme si on avait retrouvé les bras de la "Vénus de Milo" ou le nez du Sphinx de Gizeh. Cadeau de la Berlinale au public à l’occasion de sa 60e édition, la version longue et restaurée de "Metropolis" de Fritz Lang sera projetée gratuitement ce 12 février à 20 h sur un écran géant disposé à la Porte de Brandebourg. La chaîne franco-allemande Arte diffusera simultanément sur ses antennes cette version comme on ne l’avait plus vue depuis 1927.
Car - on l’oublie souvent - ce classique du cinéma, répertorié parmi les dix films les plus célèbres de l’Histoire, premier film inscrit sur le Registre de la Mémoire du monde de l’Unesco, circule depuis huit décennies dans sa version mutilée.
Ses malheurs débutent dès sa première à l’UFA-Palast de Berlin, le 10 janvier 1927. La copie d’origine, de 4 189 mètres (soit 153 minutes), reste quatre mois à l’affiche, sans succès. L’UFA décide alors de raccourcir le film à 3 241 mètres (118 minutes), en s’inspirant de la version américaine. Dans celle-ci, le dramaturge Channing Pollock a procédé à des coupes claires, sacrifiant le conflit entre le despote de Metropolis Joh Fredersen (Alfred Abel) et l’inventeur Rotwang (Rudolph Klein-Rogge). Cette opposition, déterminante, éclairait la construction du fameux robot à l’effigie de Maria, l’amour perdu de Rotwang. Le personnage du "Grand échalas" (Fritz Rasp) devenait obscur. Plusieurs autres séquences disparurent également, dont l’histoire de l’ouvrier 11 811, qui échange son identité avec Freder Fredersen, le fils du despote, des scènes coquines ayant pour cadre le quartier des plaisirs ou des passages plus explicites quant à la lutte des classes, là où la version écourtée prônait plutôt une "collaboration des classes" - plus en phase avec le nazisme alors au pouvoir et qui commençait à influer sur le contenu des films (l’UFA deviendra l’outil de propagande officiel du régime).
Les scènes coupées et le scénario original ayant disparu, la copie tronquée devint la seule référence. Mais l’historien allemand du cinéma Enno Palatas, directeur de la cinémathèque de Munich, entreprit dans les années 60 de rétablir l’intégrité de "Metropolis". Cherchant aux quatre coins du monde, il ne remit pas la main sur des séquences inédites, mais retrouva néanmoins la partition originale de Gottfried Huppertz, annotée en fonction des images originale. A l’institut du cinéma de Stockholm, Patalas mit aussi la main sur le visa de censure allemand du film : établi en 1926, il contient le texte complet des intertitres originaux. Ce document essentiel permet de reconstituer virtuellement l’ordre initial des scènes. En 1983, la Cinémathèque française retrouve dans ses archives trois albums que lui avait confiés Fritz Lang. Surprise : ceux-ci contiennent les photos des scènes coupées. Alors que sort en 1984 le "Metropolis de Moroder", à la partition musicale électronique contestée, et qui ne dure que 80 minutes (pour cause de suppression des intertitres et de vitesse de défilement plus rapide), Enno Patalas remonte, lui, la copie conservée au Moma de New York en une version hybride de 124 minutes intégrant les photos de tournage trouvées à Paris.
C’est à partir de cette version que la Fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau effectua en 2001 un travail de restauration considérable, incluant quelques brèves scènes supplémentaires retrouvées entre-temps. La restauration image par image permit de redécouvrir la qualité de l’image et de la photographie de Karl Freund et Günther Rittau. C’est cette version, avec un nouvelle enregistrement de la partition originale, qui fut rééditée par MK2 dans son intégrale Fritz Lang. De 117 minutes, elle est alors considérée comme la plus complète que l’on pourrait jamais établir.
Et puis, le 3 juillet 2008, coup de théâtre : la fondation Murnau, propriétaire des droits du film, annonçait que la quasi-totalité des scènes manquantes - environ 25 minutes de film - venaient d’être retrouvées sur un négatif 16 mm de 210 minutes découvert par l’équipe du Museo del Cine de Buenos Aires dans la collection d’un particulier. Il s’en fallut de peu qu’on passe à côté de ce trésor. Ce négatif avait été tiré dans les années 1970 à partir d’une copie 35 mm en très mauvais état. On a pu vérifier que cette copie avait été acquise par un distributeur argentin, Adolfo Z. Wilson, peu après la première de "Metropolis" à Berlin, le 10 janvier 1927, mais avant les coupes effectuées par l’UFA. Cette copie avait ensuite été acquise par un critique de cinéma argentin, Manuel Peña Rodríguez, qui avait légué dans les années soixante sa collection au Fondo nacional de las artes. Ce dernier la céda à son tour au Museo del Cine en 1992
En trente ans, personne n’avait songé à vérifier cette copie, jusqu’à ce que l’animateur d’un cinéclub raconte à l’ex-mari de Paula Félix-Didier, la directrice du Museo del Cine, qu’il avait vu cette copie des années auparavant et avait été surpris par sa longueur. Par acquit de conscience, la directrice visionna cette copie - pour découvrir qu’elle contenait en effet quantité de scènes inédites. Consciente de l’importance de la découverte, Paula Félix-Didier fit aussitôt en sorte que la nouvelle soit révélée en Allemagne. Par l’intermédiaire d’une journaliste de "Die Ziet" qu’elle avait rencontrée, elle put faire authentifier la copie.
Celle-ci a néanmoins subi les outrages du temps. La plupart des scènes sont voilées, comme projetées sous une pluie diluvienne. Malgré les techniques numériques de restauration de pointes utilisée par la société munichoise ARRI, spécialisée en la matière, il a été impossible de retrouver une image totalement nette. Les scènes manquantes ont donc été intégrées à la version restaurée de 2001 - la différence de qualité restera donc visible. Mais pour Martin Koerber, qui a supervisé la restauration, peu importe : "Les intentions originales du film, y compris ses personnages secondaire et ses sous-intrigues, sont à nouveau compréhensibles pour le spectateur. Le film a retrouvé son rythme." Pour Helmut Possmann, directeur de la Fondation Friedrich-Wilhelm-Murnau, qui détient les droits de "Metropolis", les parties retrouvées "permettent une nouvelle compréhension du chef-d’œuvre de Fritz Lang".
Exposition "The Complete Metropolis" jusqu’au 25/04, Museum für Film und Fersehen, www.deutsche-kinemathek.de
A lire (en allemand) : "Metropolis In/Aus Trümmern", Enno Patalas, éd. Bertz, 176 p.
Sur ARTE
La chaîne franco-allemande consacre une soirée spéciale à l’événement.
20 h 45 : “Metropolis", version longue et restaurée, en parallèle de la projection berlinoise.
23 h 15 : "Voyage à Metropolis" : documentaire d’Artem Demenok retraçant l’épopée de la redécouverte des fragments de "Metropolis" et les différentes étapes de la restauration qui ont permis d’aboutir à cette nouvelle version.
Un DVD de cette nouvelle version devrait être édité fin 2010.
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