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L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot| Inferno

Voyage au bout de L’Enfer

A.Lo.

Mis en ligne le 10/03/2010

Ode aux délires visuels de Clouzot et à la beauté de Romy Schneider.

C’est le making of d’un film qui n’a jamais existé. L’histoire d’un film maudit, bien nommé "L’Enfer", presque oublié, sauf par des cinéphiles passionnés, au premier rang desquels les réalisateurs du présent documentaire-hommage, Serge Bromberg et Ruxandra Medrea. L’histoire d’un réalisateur, Henri-Georges Clouzot, tentant de révolutionner son art. L’histoire d’un acteur, Serge Reggiani, poussé aussi à bout que son personnage. Et l’histoire d’une actrice lumineuse, qui irradie chaque plan, Romy Schneider. Elle est, dès les premières images de ce documentaire, le fil conducteur, l’incarnation des rêves cinétiques de Clouzot.

Flashback : au début des années 1960, Henri-Georges Clouzot est l’un des réalisateurs français les plus vénérés et les plus populaires. Mais la Nouvelle Vague a déferlé, avec ces jeunes loups, qui ont ébranlé les piliers du cinéma "qualité française". Alors que Marcel Carné surfe sur la Vague, le réalisateur du "Corbeau" et des "Diaboliques" regarde du côté des plasticiens de l’art cinétique et de l’illusion d’optique : Vasarely, Soto, Yvarral, Joël Stein Déjà, en 1956, il a tourné "Le Mystère Picasso" où il filme le peintre à l’œuvre grâce à une vitre. L’argument dramatique de "L’Enfer" est vieux comme le cinéma : Marcel soupçonne son épouse Odette de le tromper. La nouveauté : Clouzot veut révéler à l’écran les fantasmes paranoïaques de Marcel. Il choisit pour ce dernier Serge Reggiani. Pour Odette, il jette son dévolu sur Romy Schneider. L’actrice a 25 ans, elle vient de connaître un succès international dans le rôle de Sissi, elle veut casser cette image, elle a un sourire et un regard effronté, un potentiel érotique qui n’échappe pas à Clouzot.

"Il est parti dans un monde d’essais complètement inconnu pour le cinéma français", témoigne Costa-Gavras, alors assistant réalisateur. Quand les producteurs de la Columbia découvrent les essais, tombe le verdict : "Budget illimité !" L’erreur à ne jamais commettre avec un réalisateur. Clouzot pousse les essais à l’infini - deux mois - les poursuivant alors même que le tournage débute et que le temps presse : vingt jours avant que ne soit mise sous eau la vallée où il tourne. Un plan résume "L’Enfer" : Serge Reggiani courant face caméra, en plein soleil, sur le viaduc de Garabit. Fuite en avant, course contre la montre A bout de souffle.

Avec la bénédiction d’Inès Clouzot (lire "La Libre Culture" du 3 mars), Serge Bromberg a remis la main sur les 185 bobines d’essais et de rushes qui ont dormi sur les étagères des archives du CNC pendant 45 ans. Le résultat est fascinant, intrigant, hypnotique, délirant, aussi. Romy couverte de paillettes d’or, scintillant sous l’effet de lumières tournantes. Romy maquillée de vert et de bleu pour retrouver des couleurs naturelles lorsqu’on inverse le chromatisme de la pellicule afin de teinter de rouge l’eau d’un lac. Bromberg et Medrea éclairent ses images des souvenirs des collaborateurs de l’époque. Beaucoup de scènes retrouvées étant sans le son, les réalisateurs ont demandé à Jacques Gamblin et Bénérice Bejo de rejouer celles-ci - partie moins convaincante. Quarante-cinq ans après être tombé dans les limbes, "L’Enfer" enflamme finalement l’écran. Mémoire d’outre-tombe à l’honneur de Clouzot et Schneider.

Savoir Plus

Réalisation : Serge Bromberg et Ruxandra Medrea. 1 h 34.

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