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Festival

Pour une autre exploration du monde

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 16/03/2010

Trente-deuxième édition du festival Cinéma du réel à Paris. La manifestation attire un public plus nombreux, en quête de diversité.
Entretien

Mi-2008, après trente éditions, le célèbre festival Cinéma du réel de Paris, changeait de direction artistique. Surprise: ce fut un candidat belge de 39 ans, Javier Packer-Comyn qui fut choisi pour redynamiser la programmation d’une manifestation créée en 1979 à l’instigation de Jean Rouch. La première édition de Javier Packer-Comyn - la 31e du festival - fut un succès, avec une augmentation de la fréquentation de près de 33 %. L’intéressé relativise, notant que tous les festivals de cinéma connaissent une hausse. Reste qu’il a revu la structure et la philosophie du festival Cinéma du réel, à l’aune des évolutions du genre et du rapport des cinéastes et du public au réel.

Comment expliquez-vous l’augmentation de la fréquentation?

Les études sur le cinéma du réel révèlent un public très fidèle. Après, de manière générale, la vivacité d’un festival correspond aux aspects positifs que cherche le public: l’impression de participer à un vivier, ce que la salle ne parvient plus à être. Pour les gens très intéressés par le documentaire, l’écart se creuse entre le monde tel qu’il est raconté par la télévision et le monde réel. Les films qu’on voit dans les festivals documentaires sont plus variés sur la forme et sur le fond. Je ne stigmatise pas les télévisions, parce qu’elles continuent à produire des films documentaires qu’on retrouve dans des programmations comme la nôtre. Mais sur les télévisions, ces films passent en fin de soirée.

Les festivals seraient-ils le réceptacle des documentaires qu’on ne voit plus à la télévision?

Une télé n’est pas l’autre. Ce qui est vrai, c’est qu’on y voit de plus en plus de films passe-partout qui peuvent être coproduits entre, disons, Allemagne, Portugal, Finlande et Flandre, par exemple. Des films comme cela finissent par ne plus parler de nulle part. Ce qui est en jeu, c’est la confiance dans le regard des cinéastes. A la télévision, on juge l’intérêt d’un programme par la médiamétrie. Dans un festival, on jauge une œuvre à la réaction du public. Et, là, on s’aperçoit de l’immense diversité à laquelle peuvent être réceptifs les publics - au pluriel. Cela tend à défendre la singularité par opposition au formatage.

Vous tendez à rejeter la vieille habitude des classifications par pays.

Dans l’édito de cette année, je dis que je vais proposer que les auteurs puissent mettre en avant une autre identité à leur film que l’identité de production. On a un bel exemple cette année avec un cinéaste palestinien, qui a étudié en Belgique, qui a produit son film avec l’Allemagne, les Emirats arabes mais qui parle de Jaffa. C’est pour cela qu’on ne fait pas de focus sur "un pays". A une époque, c’était pertinent. Mais les choses changent. Les influences entre cinéastes sont énormes et on a plusieurs cultures, chacun. Même l’idée de mixité évolue. J’aimerais proposer aux cinéastes d’inventer une filiation réelle ou imaginaire à leur film.

L’identité d’un film serait sa démarche ou sa vision?

Je pense que chaque film porte plusieurs identités, comme nous tous. Ce qui n’empêche pas de remarquer que la plupart des documentaires que nous programmons cette année parlent d’un endroit, souvent dans un rapport de reconstruction. Même les films les plus intimes parlent d’un rapport à l’identité ou aux identités. Il y a toujours un ancrage. Alors qu’il fut un temps où on ne savait plus d’où partaient les cinéastes. D’où l’affiche, où l’on voit un homme ayant retourné une table sur laquelle il part traverser l’océan. Il suffit parfois de prendre ce qu’on a autour de soi et de partir à l’aventure.

Le cinéma de fiction intègre de plus en plus l’esthétique documentaire. Y a-t-il contamination dans l’autre sens?

Il y a deux ans, à Cannes, j’étais très frappé lorsqu’on parlait des films de fiction à caractère documentaire, comme "Entre les murs" ou "Les bureaux de Dieu" de Claire Simon. Selon moi, on parle d’un même territoire: celui du cinéma. Depuis l’année dernière, on propose une carte géographique de la programmation. C’est la carte d’un continent imaginaire où l’on situe les films. Certains sont plus expérimentaux, d’autres plus plastiques, d’autres proches de la fiction. Chaque cinéaste réinvente film après film un rapport au monde. Nommer ce rapport serait d’emblée réducteur. Le mot documentaire, dans la tête du public, brasse large, de "Home" de Yann Arthus-Bertrand à "Wiseman", en passant par Exploration du monde En voyant les films, on se rend compte que la question n’est pas la classification mais le rapport du cinéma au monde. Le nom du festival est à cet égard parfait: cinéma du réel, c’est une des plus belles expressions qu’on puisse imaginer aujourd’hui.

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