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Portrait

François Cluzet, meneur de jeu

Fernand Denis

Mis en ligne le 17/03/2010

Instinctif, collectif, impulsif; trois traits d’un des meilleurs acteurs français.

Longtemps, trop longtemps, la notoriété de François Cluzet est restée largement en deçà de la hauteur de son talent. Il fait partie de ces acteurs dont on se souvient très précisément du moment où on les a vus pour la première fois sur un écran. Comme Sandrine Kiberlain dans "Les Patriotes", par exemple. Une apparition. L’écran vibre de quelque chose d’unique, on sait que cette personne-là est née pour faire du cinéma. François Cluzet, c’était en 1983 dans "Vive la sociale", un film de Gérard Mordillat. De fait, cette formidable impression s’est confirmée dans les petits films dont "Elsa, Elsa" et puis des grands dont "Round Midnight" où il incarnait un fan de Dexter Gordon, un des meilleurs Tavernier explorant en finesse cette forme de l’admiration. François Cluzet était bien de la race des grands, mais la profession a mis des années, des décennies, à s’en rendre compte. Il a fallu la nouvelle génération, que Guillaume Canet, l’impose de force dans son thriller "Ne le dis à personne" pour que ce grand acteur devienne une vedette, trouve enfin la place qu’il mérite à côté d’un Auteuil. On le retrouve aujourd’hui dans "Blanc comme neige". Le thriller lui va bien ?

"C’est pas le genre qui me décide , avoue-t-il de passage à Bruxelles. Moi, je ne ferais que de la comédie. Parce que j’aime le rythme, on se fait moins mal, parce qu’il faut avoir l’air ridicule et c’est salvateur pour l’ego. Parce que je n’aime pas trop jouer les héros. Mais il n’y a pas suffisamment de bonnes comédies et on ne me les propose pas. Le genre, je m’en fous un peu, ce qui m’intéresse c’est qu’il y a un au-delà."

De fait, au-delà de son efficacité dramatique classique, "Blanc comme neige" se double à mi-parcours d’une tension familiale. "C’est cela qui m’a donné envie, acquiesce-t-il. C’était une petite production, mais un beau script. J’avais aimé "Une femme d’extérieur", le film précédent de Christophe Blanc. Et puis, il y avait Gourmet, Louise Bourgouin, Bouli Lanners, je n’aurais peut-être plus l’occasion de partager quelque chose avec eux. Et après avoir discuté avec Christophe Blanc, j’étais emballé car ce n’est pas un réalisateur dans la maîtrise. Je déteste les contremaîtres. J’aime les types qui doutent, qui cherchent. Du coup, on a besoin d’une équipe. Le type qui maîtrise, il travaille tout seul. Et pour nous, les acteurs, la maîtrise est un contresens."

A ce moment, déboule Jonathan Zaccaï avec un paquet de frites. On est définitivement à Bruxelles. "Trop fort", s’exclame François Cluzet. De fait, vu d’ici, "Blanc comme neige", c’est un peu "Cluzet et les Belges" : Gourmet, Lanners, Zaccaï

"C’est fini, ce cinéma où l’on venait chercher un Belge pour jouer le Belge, un Suisse pour jouer le Suisse. Quand on engage Gourmet, ce n’est pas parce qu’il est belge. D’ailleurs, les Français ne le savent pas et ils s’en foutent. C’est un acteur qui a une combinaison très intéressante, entre sa rusticité et la finesse. C’est un acteur organique et excessivement fin. C’est le corps qui joue. C’est ce que j’aime. Je n’aime pas que ce soit la tête. La tête, c’est très réducteur. Les acteurs qui maîtrisent, ce sont les acteurs cérébraux. Cela n’a pas de sens pour un acteur d’être cérébral, cela réduit tout à la hauteur de son cerveau. Or le désir, c’est le corps. La posture, c’est le corps. La peur, c’est le corps. La tête, on peut s’en passer. Vous en connaissez aussi des gens qui n’ont pas de cerveau et qui vivent très bien. Alors que sans corps, on est très malheureux. Ce n’est pas le dialogue qui est intéressant au cinéma, ni au théâtre. Même quand il est écrit par Molière ou Tchekhov; ce qui est intéressant, c’est la situation et le corps dans cette situation. Cela ne s’analyse pas, c’est de l’instinct. On peut travailler en amont. Beaucoup. Mais sur le tournage, il y a des choses plus intéressantes à faire, comme suivre son partenaire, faire en sorte que tout le monde soit bien. C’est pas pour sa gueule, le cinoche, c’est un sport collectif."

Acteur physique, instinctif; François Cluzet lutte donc pour se passer des mots un maximum; en revanche, il ne peut se passer des autres. Ce n’est pas un hasard, si "A l’origine", "Le dernier pour la route" et "Blanc comme neige" traitent dans des contextes différents du même sujet, la solidarité; si ses trois derniers films mettent en scène un homme solitaire acculé à la solidarité pour s’en sortir. Collectif, équipe, ces mots reviennent sans cesse dans sa bouche. "Je viens du théâtre, je sais que ce sont les partenaires qui font le jeu. Le théâtre, seul, ne m’intéresse pas. Je n’aime pas me regarder. Je préfère avoir une personne en face. Et j’étudie tout. La posture, le moindre truc de sourcils, tout cela me donne l’instantanéité. Je ne m’occupe pas de moi car c’est le meilleur moyen d’être à chier. Il y a des acteurs qui jouent seul et des acteurs qui jouent avec leurs partenaires. C’est comme cela que j’accepte où que je refuse des films. Ma question au metteur en scène, c’est : "Qui joue ?" Un acteur qui maîtrise, on peut le remplacer par une chèvre, cela joue pareil. Ce qui fait la valeur d’un plan, c’est ce qui se passe entre deux personnes. Ou alors, c’est du champ contre champ et ce n’est pas digne d’un metteur en scène. Entre deux, trois, quatre partenaires qui ont le jardin secret ouvert, il peut se passer quelque chose d’ordre physique, sensuel, charnel, sensoriel. Même dans un affrontement, même dans une situation violente. C’est cet échange qui fait la qualité du plan. Ceux qui n’ont pas le sens du collectif, ceux qui n’aiment pas les gens n’ont rien à faire dans ce métier. Si on ne veut pas aimer d’abord, avant d’être aimé, faut faire autre chose. Les types qui disent : "Cela va faire 2 millions d’entrées, je le fais. Et celui-là 300 000; alors je ne le fais pas." Arrêtons de parler des mauvais. Là, on a des bons, on a Gourmet, on a Bouli, on a Jonathan, on a Louise. Excellente, malgré qu’elle ne soit pas belge (rires). On a des bons parce qu’ils sont venus pour le scénario."

Ils ne sont pas venus pour jouer les héros, c’est sûr. Une constante chez Cluzet qui a joué plus souvent qu’à son tour des personnages pas forcément recommandables. Ce qui ne fut pas sans conséquences à la longue.

"J’ai fait des tas de rôles ingrats. Quand j’ai fait "L’enfer", les gens me prenaient pour un fou. "Une affaire de femmes", pour un type dangereux. Que les spectateurs y croient, c’est que j’ai bien joué. Mais si le métier y croit, t’es mal. On disait : "Cluzet, attention, il est un peu torturé." Je ne suis pas torturé, je joue un dingue dans "L’enfer", j’ai suivi la partoche, on ne m’a pas demandé de jouer Drucker. Notre place à nous est assez simple mais délicate. Nous sommes en charge d’une partition et rien d’autre. La responsabilité d’un acteur, c’est aussi de laisser apparaître les défauts du personnage. On a toujours tendance à embellir ses rôles. Et tous, autant que nous sommes, on est truffé de défauts. C’est pourquoi j’aime les rôles ingrats. Je leur trouve toujours plus de vérité."

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Naissance d’une vocation

Oh, les filles ! J’ai vécu une enfance sans amour, nous confie François Cluzet. C’était invivable. Après, je voulais être aimé. Par les filles. Mais j’étais petit et elles regardaient toujours les grands. Je savais que je ne serais jamais grand. C’était foutu. Je suis rentré au cours Simon, un prof m’aimait bien. J’ai récupéré des répliques. Des filles sont venues me dire : "Tu ne veux pas me donner la réplique". J’ai compris que si je voulais avoir du succès avec les femmes — cela m’obsédait quand j’avais 18 ans —, il fallait que je sois un bon acteur, car si je suis bon, on va venir me demander la réplique. Là, j’en profiterai pour voir si on n’a pas des affinités électives. (rires)

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