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Bande dessinées

Tardi, sans cinéma

Alain Lorfèvre

Mis en ligne le 14/04/2010

“Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec” sort sur les écrans. Jacques Tardi nous livre son appréciation du film.

C’est en plein Tardiland que nous rencontrons l’auteur d’Adèle Blanc-Sec, aux confins du XIIIe arrondissement parisien, à un jet de pierre du pont de Tolbiac. Les lieux ont bien changé depuis que Lucien Brindavoine y fut témoin d’étranges événements dans "Le noyé à deux têtes" et que Nestor Burma sortit du "Brouillard au pont de Tolbiac". Depuis, la Bibliothèque nationale François Mitterrand y fut érigée, suivie de tout un complexe moderne, de cinémas et de bureaux qui ont profondément modifié l’apparence de ce quartier jadis industriel. Les éditions Casterman y ont désormais leur siège parisien, où nous avons pu deviser avec Tardi sur l’adaptation cinématographique des "Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec". C’est l’auteur qui entame le ballet des questions: "Vous avez vu le film ? Qu’en avez-vous pensé?" On lui livre notre avis partagé (lire en "Libre Culture") - qui semble le décevoir, lui, plutôt satisfait du résultat.

Avec le film de Luc Besson, il y a eu plusieurs projets d’adaptation d’Adèle. Pourquoi n’ont-ils pas abouti?

Il a souvent eu des problèmes de moyens. J’ai créé Adèle Blanc-Sec en 1974, bien avant les effets spéciaux numériques de Jurassic Park, avant même Indiana Jones. Alors transposer à l’écran des histoires de ptérodactyles et de momies Les premiers à avoir proposé quelques chose, c’étaient des producteurs de dessins animés japonais. Puis, il y a eu un projet qui devait être réalisé par George Dunning, qui avait réalisé le dessin animé des Beatles, "Yellow Submarine". Mais ils nous ont fait comprendre que le film devait se passer aux Etats-Unis ou, à la rigueur, à Londres. Mais pas à Paris. On a laissé tombé. Après, il y a eu un projet de série télé pour lequel un producteur m’a demandé d’écrire des scénarios d’épisodes. Le manque de moyens faisait que ça devenait du théâtre: Adèle ne sortait plus de chez elle. Puis un réalisateur a bloqué l’option pendant près de dix ans, mais il n’a jamais réussi à monter le projet. Il y a eu une tentative encore après. Un pilote a même été tourné, avec un ptérodactyle articulé par un mec avec une perche. Puis, Luc Besson m’a contacté une première fois. Ça n’a pas abouti pour une question de casting - il avait une comédienne mais je n’en voulais pas. Il m’a relancé il ya deux, trois ans.

Comment vous a-t-il convaincu?

Au début, il ne voulait que le produire. Sans savoir qui le réaliserait. Ça, ça me gênait. Quand il m’a dit qu’il le réaliserait, ça m’a rassuré. Il m’a dit qu’il respecterait les personnages, qu’il trouverait un moyen de rendre leur morphologie à l’écran.. Alors, c’est vrai que Louise ne ressemble pas vraiment à Adèle. Mais pour une femme, on n’allait pas non plus s’amuser à l’enlaidir avec des prothèses. Et j’aurais trouvé dommage de prendre une actrice qui lui ressemble mais qui ne soit pas bonne dans le jeu. La majorité des gens n’ont pas lu la bande dessinée et vont découvrir le personnage avec elle. La seule chose que j’ai dite à Louise, c’est: "N’oubliez pas qu’elle a mauvais caractère et que c’est une femme d’aujourd’hui - pas de 1912."

Besson répète qu’il a voulu conserver l’ADN d’Adèle. Quel est selon vous cet ADN?

J’avoue que je ne vois pas ce qu’il veut dire. Je crois qu’il souhaitait rester dans le caractère d’Adèle. Au début, dans la mesure où on la découvre dans un univers qui n’est pas le sien - en Egypte - j’avais du mal. Chez moi, Adèle ne quitte jamais Paris. Sa momie, je ne sais pas d’où elle vient. je l’ai dessinée comme ça, pour meubler son appartement. Puis cette momie m’a emmené ailleurs, dans une autre histoire. Besson, lui, a décidé de raconter d’où elle venait, d’en faire un élément du récit. Après, une fois qu’Adèle est chez elle, qu’elle prend son bain, qu’elle a son costume définitif, j’ai retrouvé mon personnage. Et à la fin du film, Louise Bourgoin est devenue Adèle - même si c’est une Adèle interprétée. On a changé de moyen d’expression. Avec tous les décalages, toutes les différences que ça implique.

Car, contrairement à une idée reçue, le cinéma et la bande dessinée, ce n’est pas la même chose…

Non. Une bande dessinée, ce n’est pas un storyboard de film. Parfois, on peut avoir un passage transposable tel quel, comme la chaîne d’instruction qui redescend du président de la République à Caponi. Je l’ai dessinée telle quelle et Besson l’a reprise. Ça fonctionne. Mais pour le reste, il faut revoir toutes les règles de narration. En plus, il a dû mêler deux ou trois albums pour tenir sur la durée d’un film. Mes histoires sont conçues comme une feuilleton, elles ne se terminent jamais. Dans un film, il faut une introduction, un développement et une conclusion.

Aviez-vous un droit de regard sur le scénario?

On a pas mal discuté et j’ai fait des suggestions. Mais il n’y a pas eu d’intervention directe sur le scénario. Quand j’adapte un bouquin, je n’aimerais pas que l’auteur intervienne. Chacun son boulot. Je ne me suis pas mêlé de ça. Les choix du film, c’est la volonté de Besson.

N’avez-vous pas le sentiment que, là où votre bande dessinée innovait en faisant une série d’aventures pour lecteurs adultes, Besson fait un film familial, grand public?

Oui, mais parce qu’on est dans le cinéma. Ce film représente un gros budget. Donc, il doit rentrer dans ses frais. J’ai plus de liberté quand je dessine un livre. Les enjeux et les contraintes sont différents. Moi, ça ne me coûte rien de dessiner un ptérodactyle ou de faire sauter le Louvre. Le film devant être rentable, il doit être conçu en fonction du public. Sans doute que le public qui va au cinéma aujourd’hui est un public essentiellement adolescent. Je ne connais pas les statistiques et je m’en fous. Mais adapter Adèle, ce n’est pas faire un cinéma art et essai, qui n’aurait pas eu les moyens de faire ce bestiau préhistorique. Avec ce film, la moyenne d’âge du public d’Adèle va sans doute baisser.

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