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Festival de Cannes

Masset-Depasse dans l’Olympe

Fernand Denis

Mis en ligne le 19/05/2010

“Illegal” a révolté la Quinzaine des réalisateurs. Un nouveau talent belge mis sur orbite internationale.
Entretien Envoyé spécial à Cannes

Dans la génération des trentenaires du cinéma belge, il est un peu moins connu que Joachin Lafosse ("Nue propriété", "Elève libre") ou Fabrice Du Welz ("Calvaire", "Vinyan"). Mais cette semaine, Olivier Masset-Depasse va combler de façon spectaculaire son retard de notoriété. Il savoure avec humour sa sélection par la Quinzaine des réalisateurs "comme une entrée dans l’Olympe. Quand on essaie de faire des films d’auteur, c’est le plus grand festival, la plus grande vitrine, l’opportunité d’être vu par des gens du monde entier".

Et il était hier au septième ciel tant l’accueil d’"Illégal" fut à la hauteur de ses espoirs, lors d’une séance très applaudie par des spectateurs émus mais aussi positivement révoltés.

Il faut dire que le sujet est universel, concerne tous les pays, dans le sens aller ou retour. "Illegal" s’intéresse à Tania, une jeune femme russe, vivant clandestinement à Bruxelles avec son petit garçon. Cela dure depuis des années, quand elle se fait pincer lors d’un contrôle et enfermer dans un centre de rétention en vue d’être expulsée.

Pourtant, le titre "Illegal" est au masculin. "C’est le système qui est illégal, s’emporte le jeune réalisateur né à Charleroi. Notre pays censé respecter les droits de l’homme a déjà été condamné plusieurs fois par la Cour européenne pour traitements inhumains."

Chacun est choqué en apprenant ce genre de nouvelles; on se dit qu’on devrait réagir et puis on oublie. Pourquoi Olivier Depasse a-t-il voulu voir plus loin, découvrir le trajet qui va de l’entrée du tristement célèbre 127 bis jusqu’au tarmac de Zaventem? "Un jour, je me suis rendu compte que le 127 bis était à quelques kilomètres de chez moi. Au départ, j’étais comme tout le monde, un peu nébuleux, mais il y avait les mots "enfermés", " enfants" et cela me dérangeait. J’ai lu. Je me suis rendu compte de la situation, le sujet m’a pris aux tripes, je me suis mis à enquêter avec Hugues Dorzée du "Soir". La première fois que je suis rentré dans un centre fermé, j’ai été marqué au fer rouge. L’idée d’en faire un film s’est imposée. L’avantage du cinéma c’est qu’il peut faire débat et interpeller émotionnellement."

Concret, social, engagé, "Illégal" se situe à l’opposé de "Cages", le film précédent d’Olivier Masset-Depasse, l’histoire d’une passion amoureuse abordée sur un ton lyrique. Ici, on n’est pas loin des Dardenne. Enfin, sur le plan du thème, car le traitement n’est pas radical, le scénario sert davantage de médiateur entre le sujet et le spectateur. "J’aime beaucoup les Dardenne, acquiesce Olivier, mais mes influences sont plus anglo-saxonnes, Iñárritu, Paul Greengrass, Ken Loach. J’ai pris un sujet de société, mais je voulais faire un film de fiction autour d’une mère. C’est elle le médiateur émotionnel. Si on rentre dans le film, c’est par le combat de cette mère. Mon but au final est de retrouver cette veine lancée par Costa-Gavras: faire de vrais films de fiction sur des sujets de société contemporains. Il s’agit de tendre vers le public en réalisant un thriller psychologique sur fond de critique sociale. La forme est venue du fond, la caméra à l’épaule, car elle a un effet de réel, mais contrôlée. On ne doit pas la voir, mais la ressentir."

Si "Illégal" marque une évolution dans le cinéma d’Olivier Masset-Depasse, il garde toutefois sa ligne de force. Tania, comme tous les personnages de ses courts et longs métrages, est enfermée dans une situation et cherche violemment la sortie. "C’est vrai, depuis mon premier court métrage, je suis obsédé par des personnages de femmes fortes, des personnages emprisonnés. Il y a continuité. Et il y a rupture parce que j’aime bien changer de style, enfin j’essaie. J’admire beaucoup Michael Winterbottom pour cela. Les courts et "Cages" étaient des films qui tournaient autour de moi. Avec "Illégal", je commence à m’intéresser aux autres. Et j’apprends beaucoup plus. Mes rêves coûtent trois millions d’euros, j’aimerais qu’ils servent aussi"

Ils servent en tout cas à créer un malaise. Est-ce vraiment ainsi qu’on traite les étrangers? On a mal à la Belgique, à sa justice. "Tout ce qu’on voit dans le film s’est passé au moins une fois, assure le cinéaste. C’est le principe de base. C’est à partir de là qu’on peut dire qu’il est inspiré de faits réels. Mais, bien sûr, il y a une dramaturgie qui s’écarte de la réalité. J’ai refusé d’aborder le pourquoi, car tout simplement, ils n’ont pas le choix. Personne ne se déracine par plaisir, souvent c’est pour manger. Je ne voulais pas la justifier. Ce qu’on ignore, c’est que la plus grosse part de l’immigration reste dans les pays limitrophes. Ceux qui arrivent jusqu’ici, ce sont vraiment les guerriers. J’ai voulu que ce soit une actrice belge qui joue une Russe pour ne pas avoir de barrière ethnique, pour favoriser l’identification, qu’on puisse se dire: ça peut être moi. Je crois beaucoup à l’inconscient au cinéma." Et aussi en son actrice fétiche, Anne Coesens, exceptionnelle en Tania.

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