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Festival de Cannes

Le cinéma bio de Bertrand Tavernier

Fernand Denis

Mis en ligne le 20/05/2010

Dans la “Princesse de Montpensier”, il réussit à la fois un film d’action, un film romanesque... Et surtout un film historique d’un étonnant naturel. Bio quoi!
Envoyé spécial à Cannes

Avec sa belle crinière blanche, Bertrand Tavernier a un air de vieux lion du cinéma. En découvrant, sa "Princesse de Montpensier", il semble en bien meilleure santé que celui de celui de la MGM. Quelle formidable tranche de cinéma!

Le cinéaste de "Que la fête commence" y adapte avec un talent jouissif, un roman de Mme de La Fayette, l’auteur de la "Princesse de Clèves" répudiée du programme scolaire par le président Sarkozy. Avec cette énergie qui fait vibrer la toile, Tavernier trousse avec maestria un film historique aussi loin du carton-pâte que du magasin d’antiquités, un film d’action où s’étripent catholiques et protestants, un film romanesque portant à incandescence le cœur de la princesse de Montpensier, écartelé entre quatre prétendants. Amoureuse du duc du Guise, elle est mariée de force au prince de Montpensier alors que le futur Henri III est foudroyé par sa beauté. Ebranlée, elle s’appuie sur son précepteur, de 25 ans son aîné, mais aussi sous l’emprise de son charme et de son esprit.

Comme une sorte de Clint Eastwood français, Tavernier est un des derniers cinéastes capables d’emballer un film de la sorte. Et pour neutraliser tout académisme, il donne les coudées franches à la nouvelle génération d’acteurs: Mélanie Thierry, Gaspard Ulliel, Grégoire Leprince-Ringuet

La campagne émeraude, les chevaux au galop, la musique de Philippe Sarde, dès les premières secondes, on sent que cela va être beau comme un western.

Oui, c’était l’idée. Cela m’a transporté de pouvoir tourner cela. De toute façon, le western vient de chez nous. Samuel Fuller disait que tous les westerns étaient un héritage d’Alexandre Dumas. Je voulais recréer quelque chose qu’on trouve dans les grands westerns que j’adore: la capacité des grands metteurs en scène américains à intégrer l’espace comme un des éléments de la dramaturgie du film. Le décor n’est pas simplement une source de réalisme. Dans une scène de chevauchée, il fallait que le décor soit juste par rapport aux sentiments des personnages. Il y avait une manière de choisir les extérieurs pour qu’ils soient un écho visuel aux émotions des personnages. Je trouve que les rochers de Monument Valley s’accordent fantastiquement aux sentiments de John Wayne dans la "Prisonnière du désert". Que la couleur de la roche, du sable, c’est un peu celle de son âme. Je voulais retrouver cela tout en montrant les beautés de la France.

Le château des Montpensier montre à la fois l’isolement de l’héroïne et sa hauteur d’âme?

Absolument. Notre idée avec Jean Cosmos, c’était que le prince voulait mettre sa jeune femme à l’abri de la guerre. Elle avait lieu autour de Paris, dans la Loire. Il l’a mise dans un château en Auvergne. On a choisi celui-là pour la beauté du paysage. Ce n’est qu’après qu’on a découvert qu’il avait appartenu aux Montpensier. Incroyable. Il traduit la solitude du personnage. Mais une solitude qui ne peut pas être vécue comme une punition. C’était comme cela à l’époque, les maris disparaissaient pour aller faire la guerre et revenaient un an puis tard.

Comme avez-vous abordé les scènes de chevauchée, de bataille, pour qu’elles soient aussi époustouflantes?

Je ne voulais pas de story-board. Je ne voulais pas tourner à 10 caméras et me retrouver avec 700 plans de 2 secondes. Je voulais que les choix se fassent sur le plateau, comme à l’époque de Walsh, de Ford. Que tous les angles, les mouvements soient décidés sur le plateau. Sans effets spéciaux, sans trucages. Et comme cela, on avait vraiment l’impression d’arracher des scènes. La technologie entraîne aujourd’hui une forme de paresse. On rajoute une colline ici, des figurants par là. Non, les figurants, il faut qu’ils aient l’air nombreux, car je suis malin. Parce que je vais mettre trois aspects du champ de bataille en un seul plan et donner ainsi l’impression d’une foule plus grande. Pour régler les combats, j’ai choisi un type qui n’a jamais tourné de film historique, un spécialiste de films de flics, de bagarres de gangs de banlieue. Je lui ai dit que je voulais la sauvagerie qu’on trouve dans un affrontement de gangs à Los Angeles. Rien n’est filmé comme un film historique.

Comment avez-vous fait pour donner cette vérité, ce naturel, pour gommer cette sensation d’être dans un magasin d’antiquités qu’on éprouve souvent dans les films historiques?

En ayant une caméra contemporaine de la conduite et des émotions des gens. La caméra ne regarde pas les personnages avec le savoir qu’on peut en avoir maintenant. J’ai amassé, ingurgité des tonnes de renseignements, de détails dont je me suis servi pour la rédaction du scénario. Mais quand je tourne, je ne dois pas faire du tourisme, je ne dois m’étonner de rien, sauf quand les personnages s’étonnent. Par exemple, personne ne s’étonne du déroulement public de la nuit de noces. A l’époque, la famille assiste dans la chambre à la première relation sexuelle entre les jeunes époux, pour vérifier que la jeune fille est bien vierge et que le garçon n’est pas impuissant. Donc, je filme cela naturellement, comme si une caméra était dans la chambre à cette époque, ce qui n’aurait étonné personne.

Vous défendez l’idée d’un cinéma bio, qu’est-ce que cela veut dire?

De même qu’il existe une agriculture qui n’a pas besoin de s’aider avec des pesticides ou des engrais chimiques, on peut renoncer la dictature de la technologie. Je ne la rejette pas, elle est utile, je travaille avec la steadycam, il ne faut pas refuser le progrès, mais maintenant on a systématiquement recours aux effets spéciaux, tous les étalonnages sort numériques. Résultat, tous les films ont un peu la même allure, le même vernis. De même que les aliments ont le même goût. Moi, je fais de la résistance, je fais de l’étalonnage chimique, cela donne un grain différent. Je refuse les effets spéciaux pour arracher les scènes, je refuse d’aller tourner en Roumanie, parce que c’est moins cher, un récit enraciné en France.

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