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Entretien
Quand sert Bertrand Blier
Fernand Denis
Mis en ligne le 04/09/2010
Une voix caverneuse, un sens de la formule, un phrasé. Une barbe, un univers, une pipe —tiens, elle manque. Bertrand Blier, c’est plus de 50 ans d’histoire du cinéma. Et même davantage quand on pense à papa. C’est un auteur, pas très "Cahiers du cinéma". Un écrivain qui se scénarise. Un dramaturge, sur le tard. Sa deuxième pièce, "Désolé pour la moquette", avec Anny Duperey, démarre vendredi au Théâtre Antoine à Paris. Un musicien des mots. Un mauvais esprit. Un booster qui a lancé Dewaere et Depardieu. Mercredi, un nouveau film, "Le Bruit des glaçons", la rencontre d’un homme et de son cancer. Un monument, Bertrand ! Faudrait pas l’ouBlier.
“Le Bruit des glaçons” semble marquer la fin d’une traversée du désert, la fin d’un désamour ?
Oui, il y a des périodes de désamour ; on ne réussit pas tout ce qu’on veut. C’est vrai, mes derniers films n’ont pas très bien marché. Parfois, on n’est pas à l’abri d’un succès, mais la plupart du temps on peut être sûr de l’échec. Tout ma vie a été une alternance de traversées du désert et de renaissances foudroyantes. Avant "Les Valseuses", je suis resté six ans quasiment chômeur. C’est une vie d’aventurier. Il y a des trous, des disparitions, des réapparitions.
Etes-vous déprimé durant ces périodes-là ?
Oui, évidemment.
Peut-on y voir la raison de votre attachement pour les gens déprimés dans la plupart de vos films, du Delon de “Notre histoire” au Dujardin du “Bruit des glaçons” ?
Non. C’est dans mes gènes, depuis la naissance. Une certaine forme de noirceur existe chez mon père, ma mère. On a tous cela. Mes enfants aussi. On est marrant mais on n’est pas des joyeux lurons.
Et pourtant vous écrivez, vous tournez des comédies.
Oui. Regardez Woody Allen, c’est pas un comique dans la vie. Ça m’est arrivé d’être à côté de lui au restaurant. C’était effrayant. Allez, employons des grands mots, les artistes sont souvent des gens qui ne vont pas bien. Sinon, ils ne seraient pas peintre, pas metteur en scène, pas écrivain. Ceux qui vont bien font des choses totalement inintéressantes. Enfin, c’est le cas de figure le plus répandu. Les écrivains vont mal et picolent. Les peintres picolent pas mal aussi, se suicident. Regardez Bacon, un des plus grands. On sait comment il vivait, comment on le ramassait le matin dans le caniveau. Il y a toujours de quoi rire, surtout quand ça va mal.
Ça donne des idées, aussi. Lynch disait qu’une idée est comme un poisson, il faut l’attraper, ne pas le laisser filer.
Oui, c’est exactement cela. Et quand passe une idée comme celle-là, "Bonjour, je suis votre cancer", on ne l’oublie pas. On ne doit même pas la noter. Maintenant, je note pas mal mais celle-là, je l’ai eue il y a vingt ans. En voyant un homme, je me suis dit : ce type a une tête de cancer. Ce n’était pas possible de le faire tout de suite, il fallait attendre, s’habituer à l’idée, avoir le courage de se lancer.
Comment la ligue contre le cancer a-t-elle réagi ?
Très bien, ils nous soutiennent. Discrètement. Ils ont trouvé que c’était une façon saine de parler du cancer. Ils conseillent aux malades d’aller le voir. J’ai voulu faire un film qui exhorte les gens au combat, qui les pousse à se bagarrer. Je suis très optimiste sur la médecine. Dans cinq-six ans, on va guérir deux fois plus de cancers. La leucémie, cela se guérit aujourd’hui. Il y a dix ans, c’était le sapin.
Une idée comme cela, elle vous guide ou vous la guidez ?
Les deux, mais une bonne idée fait beaucoup de son chemin toute seule. A partir du moment où quelqu’un arrive et vous dit "Bonjour, je suis votre cancer", cela implique plein de choses. C’est le thème de la mise à plat de l’existence, du bilan final, du moment où l’on découvre des choses. Quand on va mourir, je pense qu’on a envie d’aller à l’essentiel. Alors, le fait de prendre de l’âge, j’ai passé 70, je ne pense plus aux mêmes choses. Je suis toujours aussi crétin, mais - et ce n’est pas de la sagesse - il y a un tri sélectif, des choses qu’on ne fait plus. On voit mieux les gens, les choses qui ont de l’importance. Et ça dépend de ce qu’on a dans son magasin. Moi, j’ai des enfants, un fils de 17 ans. Et puis, on a sa trajectoire personnelle. Il est certain que je ne vais pas continuer ma carrière de cinéaste bien longtemps. Donc il y a d’autres choses à faire. J’ai un roman à écrire, des pièces de théâtre, des trucs à offrir.
Dans ce dernier film, il y a une amorce de message, une émotion discrète inconnue dans vos longs métrages précédents.
Ça dépend. J’ai fait des films avec de l’émotion. Mais celui-là, c’est vrai, c’est mon premier film avec un petit message. C’est un film de la maturité, de mon âge. C’est un danger, faut que je me reprenne, que le prochain soit un film de crétins, genre "Valseuses".
“Les Valseuses” est désormais une balise dans le cinéma français. Un moment de nostalgie, aussi ?
J’ai la nostalgie des années 70, pas des "Valseuses", Car il y avait "Orange mécanique" de Kubrick, "La Grande Bouffe" de Ferreri, "Le Dernier Tango à Paris" de Bertolucci, tout cela juste avant "les Valseuses" ; vous vous rendez compte ! On est poussé au cul. Aujourd’hui, il faut se démerder, c’est le désert. C’est pas vrai. Il y a Jacques Audiard, Almodovar ; il y a toujours des metteurs en scène intéressants et forts, mais je ne ressens plus cette poussée de cinéma libre. Le cinéma, on a aussi envie d’en faire à cause des autres. Le premier plan, quand Albert marche dans la campagne, je me suis dit : "Comment ferait David Lynch" ? C’est cela l’émulation. On voit tous les films des autres, et cela inspire.
Quel est le cancer qui ronge le cinéma actuellement ?
Il ne souffre pas de cancer le cinéma, mais de vieillissement. On fait beaucoup de films mais pas beaucoup de cinéma. Très peu. Lynch, Almodovar, quelques Asiatiques, quelques Américains. Pialat faisait du cinéma. C’était pas un grand cinéaste, pas un grand technicien, mais il avait un regard et il savait montrer les choses simplement d’une manière forte. Pas des effets spéciaux, pas deux mille plans ; ça, n’importe qui peut le faire, et ce n’est pas du cinéma. Du cinéma, c’est "Sonate d’automne".
Le cinéma, c’est aussi un style ; il commence à l’écriture ?
Oui. Et dans ma façon de choisir : décors, acteurs, costumes. Le cinéma, c’est beaucoup de choix. Beaucoup de manies aussi. J’aime bien théâtraliser, j’aime qu’on enlève les voitures, que les rues soient vides. C’est une vision un peu littéraire, théâtrale.
Et puis, il y a votre musique.
Un mélange d’élégance et de grossièreté ! Tradition française. Je me sens très lié à Michel Audiard, mais je n’ai pas d’héritier. Les dialogues ne sont plus très écrits aujourd’hui, ils sont très parlés, plutôt meilleurs qu’avant. On est dans une période de réalisme, de caméra à l’épaule, sur le vif. Moi, ça me gonfle, mais ça permet de faire des choses plus vraies. J’aime bien comparer les films avec des formes musicales. "Les Côtelettes", c’est un quatuor, "Merci la vie" une symphonie, "Les Valseuses", une symphonie aussi. "Le Bruit des glaçons", un quintet, c’est tout de même de la musique de chambre
Dujardin incarne-t-il le corps social atteint d’un cancer ?
Pas du tout. Je n’ai pas de pensées comme cela. Je suis très peu politique. Je n’aime pas la politique mais je me tiens informé car ça m’amuse en tant que spectacle. J’adorerais mettre en scène Nicolas Sarkozy, lui expliquer qu’il n’est pas bon, qu’il doit plutôt faire ceci, cela. C’est notre métier à nous. Les hommes politiques ne sont pas souvent de bons acteurs. Mitterrand était pas mal comme comédien, surtout quand il était président. J’aime bien Gordon Brown, son côté "je ne cherche pas à être sympathique", le genre "chien qui va mordre". Strauss Khan est charismatique. Et Obama, c’est la classe !
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