La Libre.be > Culture > Cinéma > Article
Entretien
Lambert Wilson : des peurs et des rôles
Fernand Denis
Mis en ligne le 08/09/2010
Chez les Wilson, on est acteur de père en fils. Mais autant le père Georges, qui succéda à Vilar à la tête du TNP avait une route bien tracée, autant son fils Lambert ne semble suivre aucune direction et toutes à la fois. Il fait ses débuts en 77 dans "Julia" de Fred Zinneman, celui dont le train sifflait trois fois, et on le retrouve un peu plus tard dans "Le gendarme et les extraterrestres" menaçant d’envahir Saint-Tropez. Il est partout. Il a "Rendez-vous" avec le cinéma d’auteur de Téchiné, s’éclate dans la "Boum 2" et s’offre un succès populaire en incarnant l’abbé Pierre dans "Hiver 54". Il est partout mais on ne le sent nulle part, du moins avant sa rencontre avec Alain Resnais. "On connaît la chanson" et on reconnaît enfin ce garçon, ce dandy éclectique, tendance british, électron insaisissable, de "Jet Set" à "Dante 01" en passant par "Cœurs" et "Matrix". Et quand il n’est pas au cinéma, il joue Musset, Racine ou prépare "Turandot" de Puccini à l’opéra. Ce n’est pas un arc, c’est une harpe qu’il faut à Lambert Wilson pour y tendre toutes ses cordes. Et cette année, le son a vraiment gagné en profondeur, en gravité, en intensité avec deux films majeurs: "La princesse de Montpensier" de Bertrand Tavernier et "Des hommes et des dieux" de Xavier Beauvois.
"C’est un film qui m’échappe, admet Lambert Wilson propulsé porte-parole du film par un Xavier Beauvois en retrait . Comme spectateur, il m’a bouleversé car il va droit à ce qui nous définit en tant qu’être humain. Ce n’est pas uniquement un film sur des moines, c’est un film qui nous raconte, qu’est-ce que c’est "être un être humain". De tous les films que j’ai faits, il est le plus difficile à rassembler dans un seul sens, à synthétiser. Parfois, j’ai même l’impression d’oublier ce que j’ai fait en tant qu’acteur. Il y a un pouvoir hypnotique dans le rituel des frères, mais aussi dans le rythme que Xavier Beauvois est parvenu à imposer, le rythme des frères. Et en plus, il y a le chant. Et à cause du chant, on rentre presque physiologiquement dans un autre rapport à l’objet cinématographique.
Que s’est -il passé pendant le tournage pour atteindre ce degré d’humanité, de communauté, palpable à l’écran ?
On a chanté ensemble. On avait des choses simples à faire, en dehors de tout intellectualisme. Respirer ensemble, chanter ensemble. On a lu des ouvrages, on est parti en retraite, on a observé les moines. Mais qu’est-ce qu’on peut faire pour se préparer à jouer des moines, sinon chanter? On ne peut pas s’entraîner à prier. Ce qui est totalement différent, c’est comment ces personnes sont ensemble. C’est le chant qui nous l’a apporté. Et puis Xavier a choisi des acteurs sans cynisme, ni ego. On a eu envie de rester ensemble tout le temps. Qu’on tourne ou pas, on se mettait en costume et on y allait tous. Et on chantait, en dehors de prises.
Le chant est un moyen de communiquer avec le divin ?
Bien sûr. C’est la recette la plus organique qu’on puisse appliquer aux acteurs pour les faire sortir de l’intellect. Il est évident que c’est une élévation. Je chante pour m’élever vers le divin. Il n’y a rien qui ne me satisfasse plus que de chanter des cantates de Bach. On a été traversé ensemble par quelque chose qui nous a surpris mais je ne sais pas si on aurait été soudé de la même façon si on avait chanté autre chose que des chants liturgiques. Moi, j’ai besoin de cela dans ma vie. Quand je retravaille des cantates de Bach, je me dis que je ne veux faire que cela. Il n’y a que cela que j’aime.
Ce rôle vous-a-t-il changé ?
J’aimerais que les rôles me changent, mais non. Toutefois, "Des hommes et des dieux" et "La Princesse de Montpensier" ont changé ma façon de jouer. On m’a demandé des choses d’une infinie subtilité. Ces films m’ont aidé à être moins narcissique. Moi, ce sont les gens qui me changent, les metteurs en scène, pas les rôles.
Alors qui est le mystérieux Xavier Beauvois ?
Un être démesuré. Ses sentiments sont énormes. Il a une humanité énorme, c’est pour cela que le film est si fort. Il était loin du sujet, mais il a une telle capacité à comprendre l’âme humaine et à aimer ses personnages, ses acteurs. On ne peut pas le tromper avec quelque chose de faux. Il a l’instinct de ce qui est vrai humainement. Quand on tourne, c’est une sorte d’ouragan permanent. Il est exigeant, violent, aimant, gargantuesque. Je me sentais totalement aimé. Il est comme un fauve. Il vous renifle, il aime. Il vous renifle, il aime pas. Il a un cœur incroyable. Le film est un message d’amour, d’ouverture, de bienveillance. Ce n’est pas un message sec.
Un message de rapprochement entre chrétiens et musulmans à travers la mise en parallèle des rituels, notamment ?
C’est la passerelle construite par le personnage que j’incarne. C’est son obsession. En France aujourd’hui, on nous dit : "Ayez peur". Et là, c’est l’inverse, ce sont des êtres qui disent : "N’ayez pas peur". C’est la caractéristique de frère Christian qui a dédié sa vie à ce rapprochement, à cet amour de la religion musulmane, de la culture algérienne, de la langue arabe. Cela a provoqué beaucoup de réticences chez certains frères qui n’étaient pas venus du tout pour cela. Moi, ce qui me touche dans le film se situe au-delà de ce rapprochement. Les religions restent au sol mais le film s’élève vers l’humain dans ce qu’il a de plus fragile, fondamental. A l’image des frères lors du dernier dîner. Ils sont au-delà de la parole. La religion est loin derrière. Je retrouve l’humain tel que je le trouve chez Beckett. Cela peut être cauchemardesque, Beckett, absurde, mais on y voit l’humain, on touche l’os.
En regardant votre parcours, on se dit que vous n’avez peur de rien pour passer de “Jet set” à des “Hommes et des dieux”.
Mais je cherche à avoir peur. J’ai envie d’apprendre, d’approcher tous les genres. C’est jubilatoire de rechercher le risque, le frisson. J’ai l’impression d’être très adolescent dans ma façon d’aborder ce métier-là. Je prends ma mob et puis je vais d’un univers à l’autre. La comédie est arrivée assez tard car je manquais de maturité. La comédie, c’est le jeu pur. Comme je n’avais pas commencé avec cela, j’ai mis longtemps à y arriver. Là, je vais jouer un dictateur dans le "Marsupilami" d’Alain Chabat. C’est comme si je retournais faire un exercice de barre. Comme un danseur. J’aime le divertissement, l’entertainment. Je recherche dans mon travail ce que font les acteurs anglo-saxons. Comme on ne me proposait pas les rôles que je voulais au théâtre, je me suis mis en scène. Je choisis mes rôles en fonction des sensations que je pourrais découvrir.
Avec vos deux derniers rôles, “La princesse” et “Des Hommes”; n’est-ce pas une page ou plutôt un âge qui se tourne ?
C’est évident. J’étais très heureux d’être à Cannes cette année avec deux rôles de maturité. Changer de registre, c’est aussi un moyen de pouvoir continuer. J’ai beaucoup observé les parcours des uns et des autres. Et il faut être vraiment multiforme pour tenir le coup. J’aime observer comment certaines actrices, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, traversent les emplois avec la curiosité qui les fait aller vers des genres très différents, des changements d’emploi, une autodérision. Il faut une grande compréhension de soi-même pour pouvoir se moquer de soi-même. Je trouve qu’elles sont super fortes, très curieuses des réalisateurs, de leurs films. Beaucoup plus que les hommes. Ce sont mes modèles.
Lambert Wilson découvrira-t-il leur secret pour décrocher enfin un césar après cinq nominations infructueuses. Réponse en 2011 ?
Savoir Plus
Lire la critique de "Des hommes et des dieux" dans "La Libre Culture" de ce mercredi 9 septembre.
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...