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Entretien

Frère Michael

Fernand Denis

Mis en ligne le 11/09/2010

Impossible d’imaginer “Des hommes et des dieux” sans frère Luc. Michael Lonsdale a trouvé là, le personnage de sa vie. Une vie bien remplie, de Welles et de Truffaut, de Duras et de Spielberg, de Buñuel aussi.

Il joue rarement les premiers rôles, mais ce n’est pas du tout un second rôle. C’est Michael Lonsdale. Une voix à la douceur inquiétante. Un collier de barbe noire encadrant un visage sévère. Une ligne d’auteur : Duras, Buñuel, Eustache, etc. Et des virages moqueurs dont un James Bond, en méchant bien sûr, un emploi où excelle cet homme doux, absolument charmant. Combien de fois l’a-t-on vu en notable raide, en policier retors comme "Les assassins de l’ordre" ou en ecclésiastique de la pire espèce, grand inquisiteur torturant Natalie Portman dans "Goya", alors qu’il aime tant fréquenter les monastères. Catholique engagé dans le renouveau charismatique, il est le symbole vivant de l’avant-garde cinématographique : Robbe-Grillet, "Out 1" le film de 12 heures de Rivette et bien sûr le vice-consul d’"India Song" de sa chère Marguerite Duras. A 80 ans, Michael savoure avec un sourire paisible l’accueil triomphal réservé à "Des hommes et des dieux" à Cannes. Les échos de l’extraordinaire ovation du festival à l’issue de la projection du film de Xavier Beauvois résonneront longtemps dans sa tête. Mais plus, encore, il y a le bonheur intime d’avoir croisé un personnage cher à son cœur.

"Oh oui, j’aime beaucoup frère Luc, confirme Michael Lonsdale. C’est une sorte de chrétien parfait pour moi. Je crois en Dieu et j’aime beaucoup les moines parce qu’ils mènent une vie très profonde. Je suis avec eux très souvent. Je suis allé dans différents monastères. Je sais, je comprends comment ils vivent. Mais ce n’est pas le plus important, ce qui compte c’est ce qu’ils ont dans leur cœur. Frère Luc n’était pas un moine, c’était un frère convers, ce qui veut dire celui s’occupe du jardin, qui prépare à manger, qui fait le ménage, mais qui n’est pas prêtre. On lui a proposé de le devenir, mais il a refusé. Il voulait rester le plus petit possible et aussi avoir tout son temps pour s’occuper des gens malades. Pendant cinquante ans (il en avait 82 quand il est mort) de 7 heures du matin à 10 heures du soir, il soignait les gens. Parfois jusqu’à 150 personnes par jour. S’il avait été moine, il aurait été obligé d’aller aux cinq prières du jour, et donc, cinq heures par jour, il n’aurait pas pu être avec ses malades. Il avait vraiment la vocation."

La vocation, le mot va bien à Michael Lonsdale également. Et par un divin clin d’œil, la sienne est née au Maroc, là où fut tourné "Des hommes et des dieux", ce film qui raconte le destin des moines Tibhirine, assassiné en 1996. "Mon père est anglais, mais je suis né en France, d’une mère française. Nous sommes rapidement allés vivre en Angleterre. A dix ans, mon père ayant un contrat de six mois, nous sommes partis au Maroc. C’était en août 39, deux semaines avant la déclaration de guerre. Mon père, qui était un officier, voulait rentrer mais ma mère ne voulait pas. Et puis est arrivée la catastrophe de Mers el-Kébir, quand Churchill envoya détruire la flotte française. Ce fut considéré comme une trahison par les Français. Les visas furent bloqués, mon père arrêté et emprisonné dans un camp avec les autres Anglais jusqu’à l’arrivée des Américains en 42. Comme ils ne parlaient ni le français, ni l’arabe et que moi je parlais l’anglais, je suis devenu le petit traducteur des Américains. J’étais traité comme un roi dans leur camp, où il y avait un cinéma. J’y allais plusieurs fois par semaine. J’ai vu tous les Capra, les Ford, les Walsh, les Hawks et je ne rêvais que d’une chose : faire du cinéma. Après, mes parents ont divorcé, je suis rentré en France en 47 dans la famille de ma mère. Je n’osais pas prendre de cours de théâtre, car j’étais très timide. J’étais très complexé aussi parce que je n’avais pas beaucoup d’instruction, je n’avais pas lu les classiques. J’ai eu la chance d’avoir un formidable professeur, Tania Balachova. Elle était extraordinaire, visionnaire. Elle a vraiment réussi à me faire sortir de moi-même. Mais ce n’est que lorsque de Truffaut m’a demandé d’improviser en 68 dans "Baisers volés" que j’ai vraiment compris ce qu’elle n’avait cessé de me répéter : il ne faut pas jouer les mots, mais ce qu’il y a derrière les mots. En me demandant d’improviser, Truffaut m’a donné des ailes."

Truffaut n’est toutefois pas le premier choc de sa longue carrière qui commence en 56. Le tout premier choc, c’est en 63, une journée unique de tournage sur "Le Procès" d’Orson Welles. "J’étais fasciné par cet homme et il était si simple, si gentil. Après chaque prise, il me disait : "Etes-vous content M. Lonsdale ?" J’étais très heureux. Ce fut un éblouissement, j’ai vu le génie."

Il y jouait déjà un prêtre, un emploi pour lequel, il fut souvent sollicité. "J’en ai joué beaucoup d’autres. Un fort peu recommandable dans "Le Souffle au cœur" de Louis Malle. Et puis, je suis aussi monté dans la hiérarchie, j’ai joué des évêques, un cardinal, un grand inquisiteur, et même un pape, Urbain VIII, dans un film de Losey."

Mais son rôle de religieux que tout le monde connaît, c’est celui de l’abbé du "Nom de la rose", l’adaptation du roman fameux d’Umberto Eco par Jean-Jacques Annaud. "Umberto Eco était très croyant quand il était jeune et puis, en grandissant, il a changé. Jean-Jacques Annaud avait choisi de concentrer le récit sur le côté Agatha Christie du roman, un crime par jour. Il n’aimait pas les moines, c’est pourquoi il les a fait interpréter par des gens qui devaient être le plus monstrueux possible. J’ai eu de sérieuses discussions avec lui à propos d’une scène où il voulait que je joue avec des bijoux dans la main tout en faisant des bruits bizarres, "slurp, slurp" avec ma bouche. Je lui demande quel était le modèle de mon personnage et il me répond François Mitterrand, car il aime les livres. Ca semblait un peu court, alors je me suis adressé à Umberto Eco, qui m’a dit que l’abbé était inspiré de l’abbé Suger, un grand homme d’église, évêque de saint Denis, qui avait voyagé à travers l’Europe pour faire tomber les murs entre les pays. Cet homme aimait les pierres précieuses, non pour leur valeur mais pour l’effet de la lumière. Il était amateur de vitraux aussi. Alors, j’ai pris une seule pierre précieuse et j’ai joué avec la lumière, sans faire de "slurp, slurp". Il fallait que je stoppe Annaud, il haïssait les gens religieux."

C’est un des rôles parmi les plus médiatiques et les plus longs de sa filmographie, mais ces qualificatifs l’intéressent peu. "Certains rôles très courts sont très intéressants. Ce que j’aime, c’est de travailler avec des gens que j’aime." Parmi eux, il y a certainement Luis Buñuel. Il tourne avec lui en 74 "Le fantôme de la liberté", ce film où tout est inversé: on va aux toilettes tous ensemble, mais on s’isole pour manger. "C’était un merveilleux tournage, il faisait des choses que je ne comprenais pas. C’était alors les débuts du combo, "Don Luis" était dans une autre pièce et il me crie "Monsieur Lonsdale, mettez le verre plus haut". Je réponds que je ne comprends pas pourquoi. Comme il était un peu sourd - quand ça l’arrangeait -, j’entends un "Comment ?" Je dis à l’assistant que je ne comprends pas pourquoi je dois porter le verre si haut. Et il me répond parce qu’il trouve ça bien (rires). Quelle magnifique motivation !"

Parmi ceux qu’il aime, il y a aussi Marguerite Duras, l’auteur du film culte "India song", véritable ovni de 1975, totalement déconcertant par son audace formelle, son décalage entre l’image et la bande-son. Une audace qui ne semble pas toutefois avoir été mûrement réfléchie, si l’on en croit les souvenirs de Michael des premiers moments du tournage d’un de ses films préférés. "Le premier jour, nous devions parler en dansant, Delphine Seyrig et moi. On commence à répéter, à parler et à danser, quand l’ingénieur du son crie "stop" : je ne peux pas enregistrer le dialogue et la musique en même temps. Il faut choisir, on entend la musique ou on entend le dialogue. Marguerite Duras est surprise, mais elle ne discute pas, elle ne connaissait rien au cinéma. Elle réfléchit quelques minutes, puis elle dit: "Ils ne parleront pas." Voila pourquoi tout le dialogue est off."

Mais si l’homme affirme ses convictions religieuses, ce n’est pas pour se laisser enfermer dans une chapelle. "Beaucoup de gens m’ont reproché d’avoir tourné "Moonraker" ensuite. Comment pouvez-vous faire un James Bond alors que vous avez tourné avec Marguerite Duras ? me disait-on. Je répondais que je suis à moitié anglais et que j’aime être à l’endroit où l’on ne m’attend pas. Ce n’est pas parce que j’ai fait beaucoup de films confidentiels que je dois m’interdire de faire un gros film commercial (rires). Et un James Bond, c’est comme jouer dans une bande dessinée pour grands enfants. Roger Moore, le géant Richard Kiel, on s’est vraiment bien amusés."

"Les gens sont parfois fatigués de leur métier, ils disent que ce n’est plus comme avant. Moi, je l’aime de plus en plus. J’aime la nouveauté, j’aime m’adapter aux nouvelles situations, j’aime faire ce que je n’ai pas encore fait."

Longue vie, frère Michael !

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