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La clinique du Dr Pedro
Fernand Denis
Mis en ligne le 17/08/2011
Mixant thriller et science- fiction, froideur et horreur, Almodóvar semble entamer un nouveau chapitre de sa carrière.
Le Dr Robert Ledgard est un chirurgien plastique vedette. Normal, il accomplit des miracles, il reconstruit les visages des grands brûlés. Il est d’ailleurs très avancé dans la mise au point d’un épiderme de synthèse. C’est que, dans sa clinique privée de Tolède, il se livre à d’étranges expériences que réprouverait la faculté.
Ainsi vit, enfermée dans une pièce luxueuse, une femme au visage trop parfait, à la peau trop irréprochable, photoshopée. Son corps, dont elle stimule la souplesse, est toujours couvert d’un body couleur chair, du cou jusqu’aux doigts de pied. Il est bien difficile de saisir la nature des sentiments entre ce Dr Frankenstein contemporain et cette créature qui semble lui inspirer attirance et répulsion simultanément. De fait, c’est complexe, comme le scénario de ce film noir qui pulvérise la temporalité avec ses flash-back tortueux aux multiples ramifications. En bref, on dira que c’est pour rendre un corps et un visage à sa femme carbonisée dans un accident de la route que le Dr Ledgard s’est lancé dans des recherches sur la peau transgénique. Par amour donc et non par lucre, mais toujours sans scrupule.
Dans ce Tolède cher au cœur de Buñuel se déploie un thriller qui multiplie les rebondissements à en donner le vertige et des sueurs froides. Et pour cause, il s’inscrit dans l’esprit du chef-d’œuvre d’Hitchcock, dans cette volonté de recréer l’être aimé.
Avec le retour d’Antonio Banderas vingt ans après "Atame" et la présence de Marisa Paredes en gardienne de fer de la propriété, on se sent en terrain connu. D’autant que le professeur Ledgard vit dans un antre très arty, mélange de technologie de pointe et d’art d’avant-garde, avec un hommage appuyé à Louise Bourgeois - il faut dire que le scénario est adapté d’un polar de Thierry Jonquet intitulé "Mygale". Et puis surtout, dans ce jeu, Almodóvar rebat ses thèmes avec tous ses atouts : le sexe, le désir, l’enfermement, la mère et surtout l’identité sexuelle. C’est quoi être un homme, être une femme ?
On est dans un environnement familier et pourtant le film a quelque chose de très dérangeant. En soi, ce n’est pas une surprise, car le propre des films d’Almodóvar est de déranger le spectateur avec des individus improbables : religieuse enceinte d’un travesti dans "Tout sur ma mère", etc.
Chacun de ses films est d’ailleurs un voyage qui amène le spectateur au plus intime d’un être invraisemblable, se mettre dans la peau de celui qu’il aurait rejeté deux heures plus tôt. Ce voyage, c’est du rafting dans un torrent d’émotions, de rires, d’éclaboussures picturales.
"La Piel que habito" ne fait pas exception. Le trajet est on ne peut plus palpitant mais aussi d’une horreur glaçante, comme une rangée de bistouris sortant de la machine à stériliser. On rit peu et, quand cela arrive, on éprouve aussitôt le sentiment coupable d’avoir eu tort, comme lorsqu’on s’esclaffe en voyant quelqu’un rater une marche et se casser la figure dans les escaliers.
C’est la deuxième fois qu’on éprouve ce malaise particulier dans un film d’Almodóvar. La première c’était dans "La Fleur de mon secret", où le cinéaste se moquait férocement de lui-même, de la caricature que son cinéma était devenu dans "Kika". De fait, ce 11e film était une charnière, qui voyait le cinéaste excentrique de la Movida, le clown en rouflaquettes du Madrid fou, fou, fou céder la place au metteur en scène référence du cinéma espagnol, auteur de chefs-d’œuvre de la maturité audacieux comme "Tout sur ma mère" ou "Habe con ella".
Avec "La Piel que habito", on a le sentiment qu’Almodóvar est arrivé à une nouvelle charnière, à son troisième chapitre. Apres la comédie pop et débridée, après le mélodrame audacieux, il réinvente le film de genre, à sa manière. Comme Hitchcock.
Savoir Plus
Réalisation, scénario : Pedro Almodóvar (d’après "Mygale" de Thierry Jonquet). Production : Agustín Almodóvar, Esther Garcia. Musique : Alberto Iglesias. Montage : José Salcedo. Image : José Luis Alcaine. Avec Antonio Banderas, Marisa Paredes, Elena Anaya 2h.
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