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Les tribulations de Christian Bale en Chine
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 17/02/2012
La Berlinale a le sens de la fidélité. Suffisamment pour avoir pris dans sa sélection officielle "The Flowers of War" de Zhang Yimou. Le réalisateur chinois entretient avec le festival allemand une longue relation dont l’évolution reflète paradoxalement le fléchissement artistique : Ours d’or en 1988 avec "Le Sorgho rouge", Ours d’argent en 2000 avec "The Road Home", puis un petit prix Bauer en 2003 pour "Hero". L’année dernière, son "A Woman, a Gun and a Noodle Shop" confirmait la stérilité artistique d’un réalisateur qui semble avoir troqué toute ambition artistique contre la débauche de moyens.
Cette fois hors compétition, son nouveau "The Flowers of War" laisse le même sentiment mitigé. Avec un coût équivalent à 94 millions de dollars, il s’agit du film le plus cher de l’histoire du cinéma chinois. Adapté du roman de Yan Geling, "Les Treize fleurs de Nankin", le récit se situe aux lendemains de la prise de ce qui était alors la capitale politique de la Chine par les troupes impériales japonaises. Les semaines qui suivirent donnèrent lieu à une débauche d’exactions, pillages, viols et massacres qui, aujourd’hui encore, font débattre du nombre exact de victimes et laissent des traces dans les relations sino-japonaises. Cette fiction a pour personnage central John Miller (Christian Bale), un traîne-savates américain, thanatopracteur occasionnel. Celui-ci échoue dans un collège catholique pour jeunes filles. Se faisant passer pour un prêtre aux yeux des Japonais, il se retrouve malgré lui protecteur de treize adolescentes, bientôt doublées de treize prostituées qui ont réussi à fuir le quartier des plaisirs de la ville.
Le traitement du sujet rappelle les vieux films hollywoodiens aux relents exotiques : le brave aventurier cynique occidental qui se révèle une grande âme. Fort de ses immenses moyens, Yimou ouvre son film avec un couplet patriotique d’une demi-heure, mettant en scène l’héroïque sacrifice des soldats chinois face à la sauvagerie aveugle des Japonais.
Alors que le film entame sa carrière internationale, Christian Bale donnait le meilleur de lui-même en entretien pour défendre l’œuvre. Quitte à ce qu’on puisse lire entre les lignes une réserve inconsciente ou inavouée sur les excès ou les dérives d’un réalisateur qui a arrêté de se battre avec la censure chinoise pour livrer des œuvres grand public d’abord destinées à séduire le public chinois tout en essayant de préserver tant bien que mal la reconnaissance internationale acquise.
Est-ce une simple opportunité de vous retrouver dans une production chinoise ou cela répond-il à une envie particulière ?
C’est une opportunité. Je ne suis pas dans la position de pouvoir obtenir de jouer dans un film chinois simplement parce que je le désirerais. Seulement un ou deux acteurs au monde ont cette possibilité. J’ai simplement eu la chance que Zhang Yimou me l’a proposé. Pour ma part, je suis toujours ouvert à de nouvelles expériences. J’aime l’idée de coproductions internationales et du mélange des cultures artistiques.
Avez-vous bâti le personnage ensemble ?
John Miller était préexistant. Zhang Yimou estimait important de bien caractériser cet Occidental évoluant dans le Nankin des années 30. Miller est un personnage un peu à la dérive. C’est une victime de la Grande Dépression qui a échoué là un peu par hasard. Il a sa face cachée, comme tout le monde. Ma participation au personnage a consisté à réduire une grande partie des dialogues. John était beaucoup plus bavard dans le script. Zhang Yimou m’a autorisé à effectuer plusieurs prises différentes, ce qui lui laissait du choix au montage.
Croyez-vous qu’un tel personnage, un histrion, peut se métamorphoser en héros ?
Ce que je crois, c’est que s’il fait le clown comme il le fait et s’il boit comme il boit, c’est qu’il cache quelque chose. On peut souvent remarquer cela : les grandes gueules cachent une fêlure. Et si on parvient à pénétrer la carapace qu’ils se sont bâtie, on découvre leur histoire. Donc, je trouve que le personnage est dramatiquement acceptable. C’est un type qui a fui quelque chose et qui essaie de trouver une nouvelle raison de vivre. J’aime l’idée d’avoir abordé une tragédie collective comme celle de Nankin d’un point de vue individuel.
Avez-vous ressenti une différence de culture dans le travail sur un film chinois par rapport aux Etats-Unis ?
Tous les réalisateurs ont des manières de travailler différentes. Il y a une différence radicale entre Christopher Nolan, Zhang Yimou ou Terrence Malick par exemple. Ce sont des planètes différentes. Ici, en dépit de la différence de langue, nous avons créé une lingua franca. Et je me suis surpris à communiquer beaucoup mieux avec Yimou qu’avec certains réalisateurs d’expression anglaise.
Et le fait de tourner dans un pays communiste ?
Dans l’industrie du cinéma, ils ont aussi la semaine de sept jours ! Yimou a une équipe très loyale. Il leur assure leur job. Il se préoccupe d’eux. Ce qui m’a épaté, c’est la rapidité d’exécution. Les décors, notamment, sont construits en dur. L’église que l’on voit dans le film, ce n’est pas du carton-pâte. Ils l’ont bâtie en ciment, ainsi que tout un quartier reproduisant le vieux Nankin. Pour cette seule production, ont aussi été construits deux plateaux de tournage et un hôtel, pour loger l’équipe. C’est assez incroyable : on dirait qu’il n’y a aucune limite à ce qui peut être fait et à la mobilisation humaine derrière.
Dans les films chinois, les acteurs surjouent souvent. Cela fait partie de la culture. Cela vous a-t-il amené à modifier votre manière de travailler ?
Le point intéressant ici, ce qu’on suit le récit à travers les yeux de cette adolescente de 13 ans. Ce sont ses souvenirs. A partir de là, je me suis dit qu’on pouvait aller assez loin. C’est ainsi que j’ai donné à Yimou différentes gammes d’interprétation - calme, plus expressive. Lui-même est assez bon acteur quand il dirige. Il m’a aussi montré comment le faire "à la chinoise". Je lui ai laissé tout cela.
Ici, vous êtes un héros très humain. Est-ce une récréation par rapport à Batman ?
Je ne fais pas lien entre les rôles que j’interprète. Dès que je commence un projet, j’oublie ce qui a précédé. J’essaie de retrouver à chaque fois une innocence comme si c’était un premier film. Sur les "Batman", il y a une obligation de rester sur les rails, à cause de l’ampleur de la production. Même si, ici, c’est aussi une production très ambitieuse. Mais c’était plus ouvert sur ce tournage.
Etant le pratiquement le seul Occidental du tournage, et compte tenu de votre notoriété, faisiez-vous l’objet d’un harcèlement plus grand ? Ou, au contraire, aviez-vous là-bas la chance d’être plus anonyme ?
J’essaie de mener une vie assez normale et simple en règle générale. Les gens respectent plus votre intimité qu’on ne le pense. Il m’arrive d’être reconnu en rue, mais ce n’est pas un fardeau. En Chine, le film a très bien marché. Ce qui va peut-être changer la perception qu’ont les gens de moi. Pendant le tournage, nous travaillions à quelques kilomètres de Nankin, les seuls qui me connaissaient étaient les membres de l’équipe. Le producteur a voulu toutefois que je sois accompagné par un garde du corps. Ce que je ne demande jamais. Mais l’attention était charmante. Je me suis donc retrouvé avec un garçon adorable, à la carrure impressionnante, venant de l’armée, habitué à accompagner les visiteurs d’Etats étrangers. Ce qui a eu l’effet inverse, car à cause de lui, tout le monde se retournait en rue sur moi en se demandant qui diable je pouvais bien être pour être accompagné d’un garde du corps officiel.
Comment préparez-vous un rôle ?
Nous avons discuté des antécédents de John Miller : qui est-il ? D’où vient-il ? Nous avons imaginé qu’il avait été victime de la Grande Dépression et provenait du Dust Bowl, les Etats du centre des Etats-Unis qui ont été particulièrement frappés durant la crise des années 30. Nous avons aussi déterminé comment il était devenu thanatopracteur. Suivant une méthode habituelle, j’ai aussi mené quelques recherches personnelles. Ce n’est pas forcément une nécessité, mais on ne sait jamais ce dont on peut avoir besoin durant le tournage. J’ai donc visité une morgue et observé comme travaillent les thanatopracteurs. Ainsi, si jamais Yimou souhaitait telle ou telle scène plus précise, je pouvais improviser en étant crédible. J’aime beaucoup cette méthode de travail.
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