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Un palmarès aux perspectives tronquées
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 20/02/2012
Dans une compétition où auront dominé des films "inspirés de faits réels" et traitant, comme de coutume, de thèmes sociaux et historiques, le jury de la Berlinale présidé par Mike Leigh aura finalement plébiscité l’œuvre la plus théâtrale mais aussi l’une des plus stylisées, "César doit mourir" de Paolo et Vittorio Taviani. Peut-être le jury a-t-il voulu manifester par là l’impérieuse nécessité d’imaginaire et de mise en scène alors que le naturalisme, sous l’effet peut-être des "écrans réalités" qui nous envahissent toujours plus, impose un peu plus son monopole au cinéma au fil des ans. On serait aussi tenté d’y lire une confirmation de l’adage selon lequel quantité n’est pas synonyme de qualité : le film des Taviani ne dure que septante-six minutes. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir de l’ampleur. La quantité qualitative de "César doit mourir" était ailleurs : c’est le film des deux réalisateurs les plus âgés de la compétition (162 ans à eux deux), librement adapté du texte le plus ancien de la sélection ("Jules César" de Shakespeare), lui-même inspiré d’un complot antique Les Taviani en font pourtant une œuvre éminemment moderne, ancrée dans une réalité sociale contemporaine.
"César doit mourir" renoue pourtant avec le cinéma engagé des Taviani des années 70, où fiction et réalité se mêlaient dans ce qu’on n’appelait pas encore docu-drame. Le film s’ouvre sur l’acte final de la pièce du Barde. Très applaudi, les acteurs quittent la scène et réintègrent leurs cellules dans le quartier haute sécurité de la prison de Ribibbia. L’image passe alors au noir et blanc, et l’on va suivre les répétitions qui ont mené ces détenus à la représentation théâtrale. Les Taviani assument la nature même de celle-ci en allant jusqu’à faire jouer par leurs acteurs non professionnels les scènes de répétition ou de vie intime. Les comédiens amateurs sont même plus crédibles lorsqu’ils jouent Shakespeare que lorsqu’ils interprètent leur propre rôle - avec force déclamation. C’est qu’ils sont sans doute plus eux-mêmes lorsqu’ils incarnent les conjurés de Rome. La séquence, hallucinante, du casting des futurs interprètes permet d’identifier leur parcours judiciaire le gros de la troupe est composé de membres de la mafia, de la n’dranghetta, de la camora Brutus ne qualifie-t-il pas à plusieurs reprises ses pairs "d’hommes d’honneur" ? Tous condamnés à de lourdes peines (seul Salvatore Striano, le Brutus, a été libéré en 2006 - on l’a d’ailleurs aperçu dans "Gomorra"), ces détenus usent en outre de leurs dialectes respectifs (romain, napolitain, sicilien ), ce qui ajoute un sel supplémentaire pour les italophones. A l’heure où la culture est si malmenée en Europe, sous l’effet indirect de la crise financière, et après une décennie de berlusconisme si ravageur pour le cinéma, recourir à l’art pour suggérer, comme l’a rappelé Paolo Taviani en recevant l’Ours d’or, "que des criminels endurcis, condamnés à la perpétuité, sont et restent des hommes", est un manifeste qui a séduit le jury.
Mais on peut aussi regretter un choix conservateur et, surtout, un manque de soutien à des réalisateurs plus jeunes et plus audacieux, osant aborder des sujets contemporains tout en y injectant une part d’imaginaire avec des choix formels cohérents. Le Prix spécial du jury, originalité de ce palmarès, à "L’Enfant d’en haut" de la réalisatrice franco-suisse Ursula Meier, 40 ans, en devient presque un aveu. Cette fable moderne où un jeune adolescent (Kacey Mottet Klein) se fait voleur pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa grande sœur immature (Léa Seydoux) méritait mieux. De même, un sentiment d’engagement artistique et politique se dégageait à la vision de "Csak a Szél" ("Juste le vent") de Bence Fliegauf, 37 ans. Le Grand Prix du Jury aurait constitué un Ours d’or autrement plus pertinent Cette œuvre courageuse et formellement directe aborde frontalement la réalité des crimes xénophobes à l’égard des Roms (55 attaques ont été répertoriées entre 2008 et 2009), alors même que les dérives nationalistes du gouvernement Orban posent questions à l’Europe et que le nouveau fond d’aides publiques au cinéma est l’objet de vives critiques de la part de l’Association des réalisateurs hongrois présidée par Belá Tarr, couronné d’un Ours d’argent l’année dernière à Berlin pour "Le Cheval de Turin". Bence Fliegauf soulignait d’ailleurs à Berlin que son film a été critiqué par les autorités hongroises parce qu’il montrait une image négative du pays - caractéristique qui, désormais, devrait empêcher tout soutien public à une œuvre. Mais le réalisateur insistait aussi sur le fait que le racisme, notamment à l’égard des Roms, n’est pas l’apanage de la Hongrie - ce qui rend "Juste le vent" d’autant plus édifiant.
Bénéficiant d’un engouement général depuis sa projection de presse, "Barbara" de l’Allemand Christian Petzold n’usurpe pas forcément son Ours d’argent. Chronique de la surveillance d’une femme médecin (interprétée par Nina Hoss) dans la RDA des années 80, cette œuvre rigoureuse dépeint le climat délétère d’un régime à bout de souffle. Petzold nous expliquait qu’il a tenu "à mettre en avant le combat ordinaire d’un individu ordinaire face à la répression là où l’Histoire retient généralement les grands dissidents ou les grandes figures médiatiques " . Se faisant, "Barbara" prenait une connotation remarquablement contemporaine en regard des événements mondiaux récents. Mais attribuer le prix équivalent à celui de la mise en scène à une œuvre somme toute classique est regrettable alors qu’un film comme le mélodrame portugais "Tabou" de Miguel Gomes se contente du Prix Alfred Baueur, maigre consolation. Ambitieux, formellement élaboré, ce long métrage en noir et blanc, hommage à Murnau, se déroulant dans le Lisbonne contemporain et dans l’Afrique coloniale, n’aurait pourtant pas dénoté dans le palmarès, après une année marquée par "The Artist" ou "Hugo Cabret". "Barbara" n’aurait-il pas plus mérité un prix du scénario, au contraire du plus convenu "A Royal Affair" de Nikolaj Arcel ? De même pourquoi récompenser dans celui-ci Mikkel Boe Folsgaard, qui compose un Christian VI trop caractérisé. Dans le même film, Madds Mikkelsen est autrement plus juste. Et le jeune Kacey Motter Klein, dans "L’Enfant d’en haut" d’Ursula Meier a livré une des prestations les plus marquantes de la Berlinale. On était au final loin du thème de cette 62e Berlinale, "changements de perspectives". Même si, sur le fond, plusieurs œuvres primées bousculèrent effectivement quelques idées reçues.
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