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Bonne" Tête de bœuf"
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 22/02/2012
Michaël R. Roskam garde la sienne froide, même si l’effet oscar se fait sentir.
Michael R. Roskam décrochera-t-il la lune en recevant l’oscar du meilleur film étranger, le 26 février, Au Kodac Theatre de Los Angeles ? Pour le réalisateur d’origine limbourgeoise, quoiqu’il arrive, le parcours est déjà sans faute. Sorti début 2011 en Belgique, son premier long métrage "Rundskop" ("Tête de bœuf" en français, "Bullhead", aux Etats-Unis, où il est sorti le 17 février) s’est d’abord fait positivement remarqué par la critique nationale. Ensuite, au Festival de Berlin en février 2011, il a tapé dans l’œil de la presse international et des acheteurs internationaux. A partir de l’automne, le buzz a progressivement monté outre-Atlantique, au point que "Variety" a retenu Roskam parmi les "dix réalisateurs à suivre en 2012". On apprenait ensuite que "Rundskop" faisait partie de la short list des films éligibles à l’Oscar du meilleur film étranger. Jusqu’à ce que le 24 janvier dernier, tombent les fameuses nominations des prix les plus convoités du cinéma mondial.
Où étiez-vous lorsque vous avez appris la nouvelle ?
J’étais dans ma voiture Je venais de terminer une bande-annonce. Je sortais d’un studio de postproduction à Zaventem. Il était 14h15, et je retournais chez moi, à Laeken. Je n’avais pas mis la radio. Je ne voulais pas entendre les informations - je savais que la liste des nommés devait tomber. Sur le viaduc, soudain, ma compagne m’appelle : "Proficiat !" J’ai raccroché et j’ai un peu ralenti. J’étais là, roulant le long du canal, avec le skyline de Bruxelles à l’horizon. J’étais content, ému, et un peu nostalgique, et angoissé.
Pourquoi angoissé ?
Parce que je me suis demandé très vite quelle serait la conséquence de tout ça ? Une telle nomination, ça peut être un cadeau empoisonné. Tant qu’on était sur la short list, avec le film, c’était bien. C’était déjà une superreconnaissance, et cela ouvrait déjà pas mal de portes quant à mon avenir de metteur en scène. Mais là, tout d’un coup, beaucoup de choses m’échappent. Par exemple, jusque-là, on parlait de "mon" film, quand je recevais un prix, c’était "mon" prix. Ici, le film a acquis une autre dimension. Pour les médias, c’est devenu "notre" film. Le film du pays, un emblème. Ça devient une idée, une responsabilité abstraite. Il y a plus de pression.
Mais aussi des opportunités...
Oui, bien sûr. Attention : c’est une vraie joie et je suis très fier que "Rundskop" représente la Belgique, si on veut le voir comme ça. Mais les opportunités, cela avait déjà commencé avant, notamment grâce Tim League, le patron d’Alamo Drafthouse Films, mon distributeur américain. C’est lui qui a dit qu’on devait "y aller" pour les oscars. Le choix que le film représenterait la Belgique avait été fait ici, en septembre, mais lui, il croyait vraiment, et il s’est investi à fond. Je lui ai fait confiance, j’ai suivi ses conseils.
Justement : la course aux oscars, c’est aussi du lobbying auprès des membres de l’Académie des oscars, qui votent pour les films. Qu’avez-vous dû faire ?
Tim a engagé un publiciste pour créer le buzz, faire parler du film. On a été présenter le film à l’American Film Institute, à Los Angeles, à l’automne. Là, on a senti que ça prenait. Il y avait une bonne énergie autour du film. Ce fut un peu l’effet boule de neige, après l’article de "Variety", puis la présence du film sur la short-list des films en lice pour le meilleur film étranger. Tim a aussi décidé d’avancer la sortie du film au 17 février. Avec une sortie limitée à Los Angeles, New York et à Austin, où il est basé. L’idée, c’est de faire parler du film, d’amener les membres de l’Académie à le voir avec du vrai public. Je crois que c’est une bonne idée : le cinéma, ça doit rester une expérience collective et la perception d’un film est différente selon qu’on le voit entre professionnels ou avec du public. La course aux oscars, c’est une démarche un peu étrange, parce qu’il faut être à la fois modeste et très ambitieux. Ne pas se monter la tête, mais y croire. Ce fut un beau voyage.
Est-ce qu’avec la seule nomination, votre statut a changé, là-bas ?
Cela avait déjà commencé avant. La nomination, c’est un extrabonus. Tout d’un coup, on rencontre des gens, on vient vous voir. C’est très gratifiant. J’ose le dire : je n’aurais pas de problème à accepter de faire un film aux Etats-Unis. Parce qu’il y a là-bas la plus grande concentration de talents. Ici, en Europe, on en a aussi. Mais là-bas, c’est le carrefour mondial. Il y a une part de ce cinéma qui me fait rêver. Si j’ai l’opportunité de faire un beau film, j’accepterai. Mais je n’irai pas tourner un film aux Etats-Unis pour tourner un film aux Etats-Unis. Je veux pouvoir conserver ma voix, avoir le contrôle. Si je sens que ce n’est pas possible, alors, c’est non. J’ai rencontré des scénaristes, aussi. Car j’ai une idée de film pour là-bas, mais que je n’écrirais pas moi-même.
Avez-vous rencontré des producteurs américains ?
Oui, certains connus, importants. Mais je ne dirai pas de nom. J’ai été franc. D’ailleurs, le but de ces rencontres, pour eux comme pour moi, c’est d’apprendre à se connaître. Savoir si on peut travailler ensemble, qui se cache derrière la figure médiatique. J’ai dit clairement ce que j’accepterais ou pas. Certains disent : "O.K., c’est exactement ça qu’on aime." Chez d’autres, on sent tout de suite qu’ils cherchent autre chose. Il faut être clair dès le départ. Le plus important, c’est de rester soi-même. La porte s’est ouverte, je passe la tête, mais je n’ai pas encore retirer mon manteau. Je suis encore prêt à m’enfuir en courant (rires).
L’année dernière, au moment de la sortie de “Rundskop”, vous nous parliez d’un projet de film dans les Ardennes.
Malheureusement, j’ai mis fin à ce projet. Disons que l’envie est retombée. Par contre, je me suis mis à l’écriture d’un film intitulé "Le fidèle". C’est l’histoire d’un gangster bruxellois qui rencontre la fille d’un riche entrepreneur. Ce sont deux vies totalement différentes qui se télescopent. Je le qualifie de "film d’amour noir". " Rundskop", c’était un film de ferme noir !
Est-ce que Bruxelles pourrait devenir New York ?
J’avoue que j’y ai pensé quand j’étais là-bas. Je l’ai même pitché à des scénaristes. Mais j’ai réalisé que je ne pourrais faire "Le fidèle" qu’ici, car le contexte bruxellois, mais aussi le contexte légal, ne peut pas être transposé là-bas. Si je fais ce film, ce sera bien un film belge. Et j’ai très envie de faire un film avec Bruxelles comme décors. J’y vis depuis quinze ans maintenant. Je referai un film à Saint-Trond à la fin de ma carrière !
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