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«Aujourd'hui, le spectateur peut remonter le film»

PAR FERNAND DENIS, À CANNES

Mis en ligne le 04/01/2006

ENTRETIEN

Comme Kusturica, von Trier, les frères Coen ou Dardenne, Atom Egoyan est un cinéaste made in Cannes. Le festival l'a repéré, révélé, accompagné dans son parcours, étape par étape. Parti du cinéma expérimental ou du moins très cérébral, ce Canadien d'origine arménienne a atteint le sommet de son art dans «Exotica». Dès lors, plutôt que de se répéter, il a cherché une autre direction, qui a marqué de sa griffe, de son style, un cinéma plus traditionnel. Ce fut «De beaux lendemains» et «Le voyage de Félicia». Aujourd'hui, il s'essaye même à un genre, le film noir.

Aviez-vous envie de tourner un film de genre, un film noir?

Au départ, pas du tout. La seule conscience que j'avais, c'était de raconter l'histoire de quelqu'un qui aurait aimé que sa vie soit racontée par Minnelli, par Scorsese, mais certainement pas par moi. Alors, je devais trouver une voie et j'ai choisi le film noir, un genre auquel j'avais envie de me frotter. Le monde des animateurs, des célébrités m'intéresse, car leur vie est perpétuellement observée.

Pourquoi cette passion actuelle pour l'observation des célébrités?

Nous avons besoin des gens célèbres. Les êtres humains ont toujours éprouvé le besoin de mettre quelques-uns d'entre eux sur un piédestal. Autrefois, il y avait les dieux, maintenant, il y a les stars dont on suit l'existence: leur ascension, leur gloire, leur déchéance. Ici, pour Karen, il manque la fin de l'histoire. Elle veut absolument savoir. La vérité, elle ne la connaitra jamais, mais on peut penser que c'est proche de ce qu'elle pense. Toutefois, il n'y a pas de preuves.

Comment vous voyez-vous en tant que célébrité vous-même?

J'en suis une, juste ici, à Cannes, pendant 24 heures, le jour de présentation de mon film, mais le lendemain, c'est déjà fini. (Rires). En fait, c'est un jour très pénible, c'est une expérience bizarre, que je trouve très agressive.

C'est une fin perturbante, car dans ce cas, la vérité n'est pas toujours bonne à dire. C'est votre point de vue?

Si la mère savait exactement dans quelle histoire sa fille était impliquée, cela démolirait définitivement sa vie, laquelle fut déjà brisée par le chagrin. Dans ce cas, la décision que prend Karen me satisfait.Ce qui nous fascine, c'est ce qui se passe derrière. Ces célébrités sont-elles dans la vie comme elles nous apparaissent dans leur art? Ici, on se rend compte que c'est absolument le contraire. Lanny apparait comme le personnage impulsif, bouillonnant, incontrôlable alors que Vince est un animateur posé, élégant. Mais en réalité, l'impulsif, c'est Vince, alors que Lanny est terriblement organisé et calculateur. Il écrit ses textes et ceux de son partenaire.

Pourquoi avoir abandonné une construction très élaborée qui est une marque de votre style?

C'est une enquête sur un meurtre, et ce genre de film nécessite une construction très précise, car il faut distiller des informations qui font avancer l'enquête. Cela ne laisse pas de possibilités au montage, comme j'en avais dans les films précédents.

Quel chemin vous a mené jusqu'à cette histoire?

Une grande maison d'édition m'a envoyé l'ouvrage. J'étais un peu surpris. Cela m'a intéressé tout de suite, j'ai réagi très vite et Ruppert Holmes était ravi, car il aimait beaucoup «Exotica». Ce que j'aime chez un auteur, c'est sa capacité de m'introduire, de me révéler un monde que je ne pourrais pas connaitre sans lui. Russel Banks m'a fait connaitre la vie d'une petite ville et Ruppert Holmes, la face cachée du monde du spectacle.

Vous êtes passé de la réalisation de vos propres scénarios à l'adaptation de livres. Pensez-vous revenir en arrière?

C'est la grande question. Au début, les scénarios personnels viennent facilement, on se sert du monde qu'on connait. Ce monde peut être indéfiniment intéressant comme celui de Woody Allen. Mais la responsabilité d'un réalisateur est de mettre en scène le matériel le plus intéressant disponible. Après «Exotica», j'avais l'impression d'avoir atteint mes limites. J'ai été très heureux de trouver Russel Banks, William Trevor, Ruppert Holmes. Je n'étais pas censé croiser leurs routes et cela m'a plu,car je n'aurais jamais imaginé un jour travailler sur ce genre de sujets.

Quels sont vos liens avec Hollywood?

J'y ai passé une année après «Exotica», je devais tourner un thriller pour Warner. Ce fut une période très confuse et, finalement, j'ai laissé tomber pour «The Sweet Hereafter». A Hollywood, le problème, c'est le contrôle. La panique est terrible au moment du test screening si le résultat n'est pas bon. Il n'était pas bon pour «Where the Truth Lies», mais Ruppert aimait le film et il l'a soutenu, on n'a rien changé. Mon style ne passe pas dans les tests. Je me souviens, les gens de Miramax trouvaient qu'«Exotica» n'était pas clair. Ils pensaient que si on mettait la scène finale au début, le film serait beaucoup plus limpide, surtout avec une voix qui expliquerait les motivations du personnage. C'est vrai, le film aurait été plus clair et aussi tout à fait dévitalisé. Ce qui devient vraiment inquiétant aujourd'hui, c'est qu'avec un petit programme de montage, un producteur peut débarquer en vous disant: «Tiens, regarde, j'ai remonté ton film, dis-moi un peu ce que tu en penses.» C'est horrible, il a changé l'ordre, essayé une autre musique. A l'époque d'«Exotica», c'était impossible si vous n'aviez le matériel. Maintenant, n'importe qui peut le faire. Même le spectateur peut remonter n'importe quel film, si cela l'amuse.

© La Libre Belgique 2006

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