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BERLINale
Isabelle Huppert, la fidèle
HUBERT HEYRENDT
Mis en ligne le 18/02/2006
ENTRETIEN
ENVOYÉ SPÉCIAL À BERLIN
La fin de la 56e Berlinale aura été illuminée par la projection hier soir du dernier film de la Sélection officielle, le «Capote» de Bennett Miller. Philip Seymour Hoffman s'y révèle une fois de plus grandiose, dans le rôle d'un Truman Capote parcourant l'Amérique profonde pour écrire son ultime chef-d'oeuvre, le roman de non-fiction «De sang froid».
La veille, Claude Chabrol présentait, lui, «L'ivresse du pouvoir», qui marque ses retrouvailles avec Isabelle Huppert. Dans cette comédie ironique inspirée de l'affaire Elf, elle incarne Jeanne Charmant-Killman -tout un programme-, juge d'instruction qui met son nez là où il ne faut pas dans les intérêts économiques et politiques de la France. Frêle et gracieuse, l'actrice répondait en toute simplicité, en anglais, aux questions de journalistes venus des quatre coins du monde.
C'est votre septième collaboration avec Chabrol. Est-ce parce qu'il vous fait rire sur le plateau?
Oui. Mais pas toujours. Au moins il ne me fait pas pleurer.
A-t-il changé depuis votre première collaboration sur «Violette Nozière» en 1978?
Je suppose. Mais il est assez stable. Il n'est jamais de mauvaise humeur; c'est mystérieux.
Et dans son cinéma?
Oui. Cela dit, les films que j'ai faits avec lui ont plus ou moins la même approche des personnages, qui ne sont ni sympathiques, ni antipathiques. J'emmène le personnage là où il est censé aller, en empruntant peut-être quelquefois, instinctivement, la voie la plus dure parce que c'est ma nature. Je pense qu'il aime ça. Au début du film, on dit que Jeanne est un piranha mais c'est un piranha en face de piranhas bien plus gros qu'elle... C'est ce qui résume le mieux les personnages de Chabrol. Ils se définissent en accord avec leur environnement, dans lequel ils doivent la plupart du temps survivre, surtout les femmes. Ce n'est jamais uniquement psychologique, c'est plus une attitude. J'aime chez Chabrol cette articulation entre les gens, qui se définissent par ce qu'ils sont mais aussi par rapport à ce qu'ils doivent combattre.
Vous avez travaillé si souvent avec lui. Pourriez-vous refuser l'une de ses propositions?
Je ne pense pas. Il ne s'agit pas de loyauté mais de réalisme: ce sont de bons rôles! Je lis bien entendu ses scripts mais, souvent, ils sont très ténus; par rapport à certains scénarios beaucoup plus informatifs sur l'atmosphère, les situations, les personnages. Chez Chabrol, les scripts ne sont que les os du film. Ce qui me permet d'apporter beaucoup de chair...
Y a-t-il certains parallèles entre votre rôle et vous?
Je ne sais pas. C'est une question difficile parce que jouer est un processus très intime. Il n'est donc pas facile de distinguer clairement ce qui vient de vous ou des personnages. Disons qu'il y a une circulation entre eux et moi. Parfois, on n'est pas vraiment conscient de ce qui vient de vous au moment où l'on fait le film. Puis, quand on le voit, on se dit oh, tiens... Mais je ne vous dirai pas quoi.
Dans vos films, vous jouez souvent des personnages avec des problèmes relationnels...
Sinon il n'y aurait pas de raison de faire un film... Certains grands films peuvent montrer des gens sans ce genre de problèmes. Il fut un temps où il y avait ces grandes comédies dans lesquelles transparaissait une certaine confiance dans l'homme. Frank Capra, par exemple, avait un point de vue très humaniste sur les gens. Ce n'est plus la couleur des films d'aujourd'hui qui reflètent un état d'esprit actuel. Clairement, on cherche plus à creuser le comportement des gens. On peut le prendre comme quelque chose de positif ou de négatif. Négatif, parce qu'il y a sans doute moins d'espoir dans la nature humaine. Positif, dans le sens où le cinéma a de nos jours une plus grande capacité à capturer cette complexité, cette ambigüité de la vie.
Vous définiriez-vous comme une humaniste?
Je ne suis pas supposée à quoi que ce soit. Je suis juste une interprète qui choisit de travailler avec un humaniste. Chabrol est humaniste mais aussi moraliste. Je pense que, plutôt que strictement politique, «L'ivresse du pouvoir» est moraliste, à cause d'une certaine distance ironique. Un film politique aurait eu moins d'humour, aurait livré un message.
Vous avez souvent joué des rôles très difficiles. Avez-vous refusé certains films?
Si l'on prend «La pianiste», sur le papier, c'est un rôle très difficile. Je n'aurai jamais accepté le rôle avec quelqu'un d'autre qu'Haneke. Pourtant, j'avais refusé «Funny Games». La différence, c'est que le personnage de «La pianiste» est entouré de fiction; c'est un grand roman, très dur, et aussi love-story, même si elle est étrange. Dans «Funny Games», l'idée d'Haneke était de retirer de l'histoire tous les outils de la fiction. Pour moi, c'était impossible à jouer.
Vous semblez plus attirée par le drame que par la comédie...
C'est vrai. J'aime «L'ivresse du pouvoir» parce que, sans être une réelle comédie, c'est léger mais avec de la substance. Cet équilibre est rare en ce moment. Malheureusement, les comédies, surtout en France, sont rarement profondes. Elles sont de plus en plus bêtes.
© La Libre Belgique 2006
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