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23e Festival du film francophone de Namur
Caméras enfants admis
Alain Lorfèvre
Mis en ligne le 04/10/2008
Analyse
Marius O. et Adam G. La tuerie de Kauhajoki en Finlande. Un enseignant victime d'une vengeance d'élève à Ghlin... A la une des journaux, le nôtre compris, le malaise et la violence de la jeunesse s'exposent de plus en plus. Et semblent creuser chaque jour un peu plus le fossé entre les tenants de l'autorité et ceux qui la refusent. Miroir de la société, le cinéma reflète ce "péril jeune" revu à l'aune des années 2000. Sans juger ni excuser, mais avec la volonté d'interroger et d'éclairer. Au Festival du film américain de Deauville, début septembre, la tendance était perceptible au sein de la production nord-américaine récente. Elle se confirme au Festival du Film Francophone de Namur. Au premier rang de celle-ci, on trouve évidemment la Palme d'or du dernier Festival de Cannes, "Entre les murs" de Laurent Cantet, sorti cette semaine sur les écrans (voir La Libre Culture du 1er octobre), présenté en avant-première dans la sélection Regards à Namur.
"Entre les murs" de Laurent Cantet, est une exploration de l'intérieur du malaise présent dans les classes des lycées. Sans manichéisme, mais aussi sans angélisme, Laurent Cantet et François Bégaudeau - ancien enseignant auteur du livre et acteur du film - dépeignent cette fracture de plus en plus grande entre le prof et ses élèves et le combat quotidien pour maintenir le contact - le "lien social" - à défaut même de réussir la transmission du savoir. Dans une scène charnière du film le "A quoi ça sert ?" collectif des élèves résume la schizophrénie d'une société qui a désacralisé le savoir au profit de l'apologie du matérialisme, de l'argent vite gagné et du quart d'heure de célébrité, tout en s'inquiétant du fait que "plus rien ne les intéresse", ces jeunes.
François Bégaudeau, lui-même ancien enseignant, déclarait en sus à La Libre (dans La Libre Culture du 01/10/08) qu'à ses yeux "l'école fabrique de l'échec par essence". Le corollaire du décrochage scolaire, notamment en France, est, souvent, la violence. Un autre film, anglais celui-là, récemment sortis sur nos écrans, effleure le problème en posant les bonnes questions.
Dans "Happy Go Lucky" de Mike Leigh, la joyeuse Poppy (formidable Sally Watkins) est une enseignante attentive. Elle s'aperçoit que Tim, l'un des jeunes écoliers dont elle a la charge, frappe de plus en plus souvent ses condisciples. Au lieu de sévir, Poppy s'attache à comprendre. Avec l'aide d'un assistant social, elle découvrira les raisons de la colère de Tim. Si cette péripétie n'est pas le cœur de cette délicieuse comédie, elle fait néanmoins écho à un autre personnage du film. Scott, le professeur d'auto-école acariâtre de Poppy, présente tous les signes de traumatismes refoulés. Si Mike Leigh, comme à son habitude, n'impose aucune conclusion, le message est pourtant clair : pour Scott, il est peut-être trop tard, mais tout peut encore être sauvé pour Tim. Et le réalisateur de déclarer à nos confrères de "Positif" : "Il n'est pas possible d'éduquer des enfants sans être, d'une certaine façon, optimiste, car vous nourrissez le futur". Poppy, comme François dans "Entre les murs", seraient donc les vrais sauveurs de nos sociétés.
Des sauveurs qui font parfois défaut. Dans "Khamsa" de Karim Dridi, Marco est un jeune gitan, qui fuit le centre fermé où il a été placé après avoir mis le feu à la caravane familiale. Tout en livrant un portrait sans concession mais honnête de la communauté gitane, Karim Dridi explore cette indicible altérité que peut ressentir tout enfant. Marco, mi-gitan, mi-arabe, français sans identité, n'existe qu'en exprimant sa colère, qui finit par devenir violence.
Une violence qui peut parfois se retourner contre l'adolescent lui-même. L'un des films les plus bouleversants de la sélection namuroise est "Tout est parfait" du Québécois Yves-Christian Fournier, qui s'ouvre par le suicide de quatre adolescents. "Le suicide des jeunes est une vraie question au Canada", précise d'emblée Yves-Christian Fournier.
"Et un tabou. Jusqu'à un passé récent, on n'en parlait pas. On camouflait ça en accident."Le réalisateur lui-même a connu dix cas de suicides parmi ses amis. A Namur également, un autre film québécois, le court métrage "Mon nom est Victor Gazon", de Patrick Gazé, abordait sous forme didactique ce véritable problème de société au pays de l'Erable. "Cette tendance semble présente dans beaucoup de pays de nos jours" note pourtant Yves-Christian Fournier, dont le film a reçu un accueil étonnant en Finlande, quinze jours avant le drame de Kauhajoki. Il fait le lien avec la tuerie de Columbine, qui avait inspiré "Elephant" à Gus Van Sant, un "déclencheur" pour son propre film. ""Elephant" dépeint un acte suicidaire. La tuerie qui précède est un acte de vengeance. Mais la folie de ces deux adolescents découle d'une démarche suicidaire, qui trouve son origine dans l'humiliation." Dans d'autre cas, cela peut aussi être des perspectives d'avenir peu stimulantes, la désillusion "romantique" lorsqu'on découvre que "la vie est plate", comme dit Henry, le père d'un des adolescents suicidés de "Tout est parfait".
Dans "Home", d'Ursula Meier, c'est une famille entière qui refuse de rejoindre l'autoroute de la vie moderne. Elle préfère rester sur le bord du bitume à regarder passer les bolides. Mais les deux filles de la famille ne sont pas résignées. L'ainée prendra le train en marche. La cadette résistera contre les envahisseurs à moteur. Ursula Meier avait déjà filmé dans "Des épaules solides", une adolescente jusqu'au-boutiste qui infligeait à son corps le changement physiologique nécessaire à l'accomplissement de son obsession : remporter les championnats du 100 mètres. Ou l'athlétisme comme métaphore de la vie et de la rage de la "gagne".
Des épaules solides, il en faut sans doute plus qu'on ne l'imagine aux adolescents d'aujourd'hui. Mais encore faut-il les comprendre. Au début de "Parc", d'Arnaud des Pallières, l'ado Tony erre dans les rues de la communauté privée où il réside avec ses riches parents, avec un t-shirt rouge marqué d'une cible. En fond sonore, on entend les bulletins d'actualité rapportant la flambée de violence dans les banlieues françaises à l'automne 2005. Tony n'est pas un gosse des cités, Tony n'a pas de problème d'argent, Tony a la bonne couleur de peau. Pourtant Tony est "profondément malheureux". Le film finira par en donner la raison, extrêmement banale. Ce qui est terrible, et édifiant, c'est l'incapacité de ses parents, agacés par son apathie, à l'avoir pressentie. Au point que Roger, le père de Tony sera à deux doigts de commettre le pire sur son fils. Sergi López, interprète de Roger, s'inquiète de la violence, en règle générale (lire LLB du 30/09), et de celle à l'encontre des enfants, en particulier : il vient de jouer l'entraineur d'un adolescent battu dans "La Régate", film partiellement autobiographique du réalisateur belge Bernard Bellefroid.
Mais tous ces films n'auraient pas autant de force s'ils n'étaient pas, en majorité, interprétés par de "vrais" enfants et adolescents. Jacques Doillon, qui présentait à Namur son vingt-troisième film, et qui a longtemps travaillé avec des enfants et des adolescents souligne ce qui fait, à ses yeux, leur supériorité sur les comédiens professionnels. "Sur un tournage, les enfants ont longtemps été considérés quasiment comme des animaux : pas domesticables, difficiles à gérer... Il y a derrière cette idée, malgré les écrits de Freud, qu'un enfant est à peine sorti "des limbes"... Moi, j'ai plutôt l'impression d'être en présence d'acteurs qui étaient en état d'éveil, alors que c'est plutôt avec les adultes que j'ai parfois l'impression d'être en présence de personnes qui se sont mises en état de veille."
Retrouvant dans "Le premier venu" Gérald Thomassin, qu'il avait révélé à 17 ans dans "Le petit criminel", Jacques Doillon note que ce qui fait "sa beauté" est qu'il "n'a pas perdu son enfance". " A l'inverse de beaucoup d'autres acteurs, et c'est la raison pour laquelle il est le plus fort, c'est qu'il est dans l'instant présent." "L'enfant [devant la caméra] ne triche pas", complète Karim Dridi. "Il joue en permanence mais il n'a pas une conscience du mensonge. Il est dans une vérité. Robert Flaherty disait que la caméra est capable d'enregistrer les pensées. Et les pensées d'un enfant, c'est ce qu'il y a de plus émouvant. Ce sont des pensées instinctives, brutes, fulgurantes, qui cherchent à trouver des ouvertures sur un monde." "Faire faire un travail de composition à un acteur adolescent, c'est plus difficile", note pour sa part Yves-Christophe Fournier. "Comme disent les Dardenne, une fois que tu as trouvé ton acteur, tu as 70 pc de ton film qui est fait. Et c'est d'autant mieux s'il porte l'histoire de son personnage en lui." Doillon acquiescerait.
Dans "Les bureaux de dieu", qui était au Festival de Cannes avant celui de festival de Namur, Claire Simon confronte des actrices professionnelles et célèbres (Nathalie Baye, Béatrice Dalle, Isabelle Carré, Nicole Garcia,...) à des jeunes adolescentes pour rejouer devant sa caméra les confessions et interrogations de jeunes filles qui, parce qu'issues de milieux économiquement défavorisés ou traditionnalistes, manquent de repères et de connaissances - parfois les plus élémentaires - pour aborder leur sexualité. La réalisatrice obtient des alter ego des "vraies" adolescentes une spontanéité et un jeu "à visage découvert" des plus naturels. Ce dispositif où des actrices reconnues font face à des débutantes renvoie concrètement au rapport existant dans la réalité : la femme qui a la connaissance la partage avec la novice. "Des actrices voudront toujours donner des intentions sur l'interprétation du texte alors que des filles qui n'ont jamais joué ont dans leur corps quelque chose qui parle tout de suite."
Faire jouer des rôles à des jeunes encore en âge d'aller à l'école et dont c'est la première expérience face à la caméra, pose évidemment une question éthique. "On essaie de préserver au maximum les adolescents [du film], qu'ils ne soient pas surexposés aux médias, note Laurent Cantet à propos des élèves de "Entre les murs". [...] Le pire serait qu'ils deviennent des sortes de "staracadémisés". "
Sur "Khamsa", tous les acteurs en âge de scolarité ont suivi des cours durant le tournage, parfois avec des professeurs particuliers. L'un, en décrochage scolaire, a connu une véritable remise à niveau. "Le prof venait dans la caravane de ses parents et ils s'installaient à la table de la cuisine, nous dit la productrice Karina Granjean. Comme ça, au milieu de sa famille, on pensait qu'il parviendrait à se concentrer plus d'une heure. Mais non : il accrochait aux cours et a rattrapé son retard." Mais cela ne marche pas pour tous. Un autre des jeunes interprètes de "Khamsa", qui avait déjà fait des "conneries" avant le tournage, a replongé ensuite. "Il a seize ans et est désormais en prison avec des criminels endurcis. On doute qu'il remonte la pente." Pourtant, le tournage s'était bien passé. "Il a un vrai don de comédie. Dans ses scènes, il tirait les autres vers le haut."
Evoquant l'école, au cœur de son film "Entre les murs", le réalisateur Laurent Cantet estime qu'à ses yeux, "elle doit être en prise avec le monde, elle ne doit pas être une forteresse". Une intention qui s'applique à l'ensemble de cette vague de films, ouverts sur l'autre et sur les autres, et qui refusent de prendre le public pour une masse passive. Des films pas toujours réjouissants, certes, parce qu'à l'image de notre monde. Souvent captivants. Parfois militants. Edifiants, surtout. Citoyens, certainement. A propos du personnage incarné par Gérald Thomassin, "l'enfant éternel", Jacques Doillon donne une précision qui résume bien l'enjeu de ce courant : "Si on est regardé avec plus d'attention, avec une vraie curiosité, alors on a des choses à montrer qui rendent digne comme être humain." En faisant de ces enfants et adolescents les acteurs - dans tous les sens du terme - de leur(s) propre(s) histoire(s), ces réalisateurs leur donnent espoir. Et nous font le garder.
"Entre les murs" de Laurent Cantet est à l'affiche depuis le 1er octobre.
"Khamsa" de Karim Dridi sortira le 8/10 à Liège, le 22/10 dans le reste de la Belgique
"Le premier venu" de Jacques Doillon sortira le 22/10. Une rencontre avec Jacques Doillon aura lieu au Musée du Cinéma [bis] le lundi 20 octobre à 20h15
"Home" d'Ursula Meier sortira le 12/11.
"Les bureaux de dieu" de Claire Simon sortira le 12/11.
"Tout est parfait" d'Yves-Christophe Fournier est annoncé pour janvier.
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