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Avant-propos
Vandekeybus choisit le cinéma
Guy Duplat
Mis en ligne le 09/09/2010
Après vingt-huit spectacles, je peux me permettre de faire autre chose" , nous dit Wim Vandekeybus à l’issue d’une journée de préparation pour son nouveau spectacle/film, "Monkey Sandwich", dont la première aura lieu ce vendredi, au KVS à Bruxelles.
C’est le propre des grands créateurs de ne jamais s’endormir dans la routine. Avec "Spiegel", un spectacle de pure danse enthousiasmante, il avait plu à des milliers de spectateurs en redonnant des morceaux, forts, physiques, émotifs de ses grandes chorégraphies. Et le voilà, malgré cela, changeant radicalement de médias et prenant tous les risques.
"C’est un film-performance. J’ai toujours aimé faire des films qui peuvent raconter mes obsessions, mais jusqu’ici ces films étaient insérés dans mes spectacles. C’est la première fois que je fais le contraire avec un long métrage (95 minutes) qui recouvre le solo d’un performeur. Et je continue dans cette voie puisque je prépare un long métrage, classique , "Galopping Mind" qui sera tourné en Afrique du Sud en 2011-2012."
Il ne faut pas oublier que Wim Vandekeybus est aussi un photographe et un réalisateur. Ce film, payé par sa compagnie, n’a couté que 130 000 €, "mais un budget limité nous force à être très créatif et nous donne une pleine liberté", juge-t-il. "Toute l’équipe, avec le directeur photo, Patrick Otten, s’est donnée à fond et a accepté de travailler dans des conditions financières limitées."
Pour ce film, le chorégraphe du "Poids de la main", 47 ans, a opté pour de nombreux dialogues (en anglais, sous-titré français-flamand) et pour plein d’univers très différents. Le personnage central est directeur d’une maison de théâtre à Cologne et est joué par Jerry Killick, un acteur de la troupe anglaise Forced Entertainment. Dans le film, il dirige sa compagnie avec énergie, mais un jour, il en a marre et quitte tout cela pour fonder un village. "C’est un film sur la perte, sur l’idéalisme dangereux, sur un homme qui veut faire le bien mais est la cause de beaucoup de mal. Dès qu’on guide des gens, et je le fais moi aussi dans ma compagnie Ultima Vez, on fait des erreurs. L’histoire, de Nixon au roi Lear, le montre. Le film raconte alors comment cet homme se cherche et se retrouve avec un sentiment de culpabilité."
Après le premier chapitre au théâtre de Cologne, la seconde partie au village (où on croise Wim Vandekeybus lui-même dans un court rôle et tenant son jeune fils de 18 mois debout au bout de son bras), le troisième chapitre est comme un voyage dans la tête du "héros". Il est tout seul, à la recherche de ce qu’il a perdu et il rencontre son fils qu’il avait perdu mais qui a 65 ans, c’est-à-dire plus que lui !
Wim Vandekeybus explique que ses modèles en cinéma sont Elia Kazan, Lars Von Trier ou John Cassavetes. Dans "Monkey Sandwich", il a choisi de faire parler les gens via des "mythes urbains". C’est-à-dire ces légendes "souvent cruelles" qui courent dans les villes, auxquelles les gens hésitent à croire mais le font quand même (la rumeur d’Orléans qui disait que des filles se faisaient kidnapper dans les cabines d’essayage, ou celle qui prétend qu’il y a des mygales cachées dans les yuccas achetés chez les fleuristes ou qu’il y a un crocodile dans les étangs à Flagey).
"Monkey Sandwich" est la traduction de "Broodje Aap" qui, en Hollande, qualifie ces rumeurs citadines. Dans le film, l’homme qui retrouve son fils plus âgé que lui est une histoire tirée d’une légende persistante qui racontait qu’un homme qui glissa un jour dans la crevasse d’un glacier y retrouva congelé son père resté plus jeune que lui et qui avait disparu depuis des années !
Les personnages du film parlent par légendes : le directeur de théâtre les utilise pour motiver ses troupes, on se les raconte, aussi au village, le soir autour du feu.
Wim Vandekeybus a utilisé une série de brillants acteurs de théâtre et a tourné son film en Suède, à Cologne et dans d’impressionnants Polders inondables.
En dialogue ou contrepoint, se tient sur scène, tout au long du film, un jeune danseur-performeur de 21 ans, Damien Chapelle, un Liégeois qui finissait ses études à l’Insas mais les a arrêtées pour jouer ce rôle avec lequel il tournera ensuite partout en Europe pendant six mois. Pourquoi cette forme, film-performance ? "Comme créateur, répond Vandekeybus , je veux toujours expérimenter des choses neuves." Il a choisi Damien Chapelle, explique-t-il, parce qu’il est encore peu formé, pas déformé. "Et faire un long solo avec lui est très intéressant." Damien Chapelle "n’illustre pas le film, il apparait plutôt comme une image de l’inconscient par rapport au film ou, au contraire, à la fin, comme le seul élément réel quand le film disparait" . La double forme permet cette ambigüité que veut cultiver Wim Vandekeybus. Il ne veut pas en dire plus sur ce solo mais il ajoute qu’un film associé à une performance "change chaque soir, alors qu’un simple film est chaque fois identique".
"Ce film a été une aventure. C’est le spectacle qui m’a demandé le plus de travail." Le tournage fut rapide, les dialogues ont été écrits par Wim Vandekeybus dans sa voiture, parfois après des brainstormings de l’équipe. "D’ores et déjà, avec la tournée qu’on entamera, le film sera vu par 16 000 personnes en Flandre et 60 000 personnes au total, bien davantage que beaucoup de films flamands largement subsidiés."
Un film, défi culotté, qui intrigue et suscite déjà beaucoup d’intérêt.
"Monkey Sandwich", au KVS, du 10 au 12 septembre et ensuite du 2 au 11 novembre et en tournée. www.kvs.be
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