Cinéma Au pays d’Almodovar, avec Penélope Cruz, le réalisateur iranien montre que les crises familiales ne connaissent pas de frontières.

Ne jamais arriver en retard à un film d’Asghar Farhadi. Tout le récit s’y trouve concentré dans la première scène, pareille au noyau du film à venir.

Soit un mécanisme, un très vieux mécanisme, poussiéreux mais toujours en activité dans un clocher. Il fait tourner l’horloge, sonner la cloche, laquelle fait fuir les pigeons de l’église.

Le grand jour est arrivé, celui du mariage pour la plus jeune des trois filles du notable local qui n’est plus ce qu’il a été. Sur la place, il reste la grande maison patricienne, partiellement transformée en hôtel tenu par sa fille aînée. Quant à celle du milieu, Laura (Penélope Cruz), elle vient juste de débarquer en provenance de Buenos Aires où son mari a fait fortune. Trop occupé, celui-ci ne s’est pas déplacé pour le mariage de sa belle-sœur.

La fête bat son plein, le rioja coule à flot, une coupure de courant et un violent orage n’arrivent d’ailleurs pas à casser l’ambiance. Quand, tout à coup, Laura s’aperçoit que sa fille, une adolescente plutôt rebelle, a disparu. Fugue ? Amourette ? Kidnapping assure un message affirmant qu’elle a été enlevée et que prévenir la guardia civil la condamnerait à mort. Mauvaise blague ? Sur un lit, on a trouvé des coupures de presse à propos d’un rapt resté fameux dans la région. Il s’est tragiquement terminé, la maman ayant prévenu les gendarmes.

Police ou pas police ? Laura est dévastée et Paco (Javier Bardem), un viticulteur local ami de la famille prend l’affaire en main. Et, ce n’est franchement pas du goût de sa compagne. Dans ce beau village espagnol, everybody knows que Laura et Paco ont grandi ensemble et furent très amoureux. Alors, elle préfère savoir Laura à 10 000km de son Paco, la peur du retour de flamme, sans doute.

Les ravisseurs ont fixé la rançon à 300 000 euros, le thriller est lancé, d’autant plus stressant que les heures de la gamine sont comptées en l’absence de médicaments, un levier de plus à disposition des kidnappeurs pour augmenter la pression. Comme on ne veut pas prendre le risque de prévenir les autorités, surgit l’idée de demander l’aide d’un inspecteur à la retraite.

Voila un récit où l’on retient son souffle pendant 2h10. Mais "Everybody Knows" n’est pas qu’un thriller vertigineux qui dès l’entame, adresse un clin d’œil à "Vertigo"; c’est aussi un mélodrame qui vrille au cœur d’une famille. Notre inspecteur ne doit pas creuser bien profond pour réveiller des secrets et des sentiments qui constituent autant de mobiles à l’enlèvement.

Film après film, le réalisateur de "Une séparation" offre à chaque fois un suspense haletant qui se métamorphose en crise familiale, rallumant de multiples tensions en stand by, explorant les coins sombres de l’âme humaine. Il opère aussi des rapprochements surprenants : un père biologique qui n’élève pas son enfant est-il comme un propriétaire ayant confié sa terre à quelqu’un autre ?

Farhadi a un talent virtuose pour aborder des thèmes lourds - la lutte des classes - tout en maintenant une fluidité quasi ludique. Le thriller est un divertissement qui tient généralement le spectateur en haleine en le manipulant. Farhadi remplit ce contrat mais sans le manipuler, au contraire, en l’exhortant à la prudence, à recueillir un maximum d’informations avant de tirer ses conclusions.

D’ailleurs, le film ne s’arrête pas quand la lumière se rallume. A ce moment, le spectateur dispose de tous les éléments pour poursuivre le mélodrame lui-même ou l’imaginer avec d’autres.

Le talent de Farhadi tient aussi dans son doigté de directeur d’acteur. Penélope Cruz, Javier Bardem et tout le cast dont Ricardo Darin sont formidables. L’héroïne d’Almodovar dégage ici une maturité qu’on ne lui connaissait pas et qui lui ouvre une tout autre gamme de rôles. De son côté, elle aura ouvert le cinéma de Farhadi à un public plus large.

Réalisation, scénario : Asghar Farhadi. Avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darín...2h12.

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