Cinéma

Montagnes de l’Atlas, Maroc, 1982. Dans un village reculé, les enfants adorent leur professeur Abdallah, qui leur apprend à écouter la montagne mais aussi la science, l’astronomie, la géographie… Celui-ci est secrètement amoureux d’Yto, jeune veuve mère de l’un de ses élèves. Leur bonheur se fissure quand un inspecteur venu de Rabbat impose à Abdallah de faire cours non plus en berbère mais en arabe, une langue que ne comprennent pas les enfants…

Casablanca, 25 ans plus tard. On retrouve Yto et son fils. Mais aussi Salima, une jeune femme libre et séduisante, Joe, un restaurateur juif, Inès, une adolescente des beaux quartiers, ou encore Hakim, jeune chanteur fan de Freddy Mercury. Autant de destins qui s’entrecroisent sous la caméra de Nabil Ayouch.

Pour son sixième long métrage, le cinéaste franco-marocain choisit en effet le film choral pour tenter de décrire ces poches de résistance qui, au Maroc, tentent de maintenir la flamme de la liberté, face à la montée de l’intégrisme religieux et au poids de la tradition.

C’est peu dire qu’Ayouch n’a pas été échaudé par les menaces de morts qui ont suivi son film précédent, "Much Loved", interdit de sortie au Maroc parce qu’il abordait le sujet de la prostitution à Marrakech - agressée, son actrice Loubna Abidar a d’ailleurs dû s’exiler en France. Le regard que le jeune cinéaste pose sur le Maroc est en effet toujours aussi dur, voire désespéré.

En confrontant la société marocaine d’aujourd’hui au souvenir lointain de 1982, où l’islam n’avait pas encore envahi tous les pans de la société, c’est même une nostalgie douloureuse qui émane de "Razzia". Mais Ayouch n’est pas totalement désabusé pour autant. De façon sourde, tout au long de son film, on entend en effet gronder le rythme des manifestations qui ébranlent le pays. Que ce soit celles d’une jeunesse au chômage en colère ou de groupes rétrogrades exigeant l’instauration de la charia…

Pas de simplisme

Ce qui impressionne chez Nabil Ayouch, c’est l’absence totale de simplisme. Car même s’il dresse le portrait de résistants, d’hommes et de femmes s’accrochant à la liberté, il ne cherche pas à en faire des héros. Tout en montrant combien chacun n’est pas égal dans ce combat. Qu’il est plus facile, par exemple, de vivre à l’occidentale, de boire, fumer et refuser le voile quand on vit dans les beaux quartiers francophones. Pour Ayouch, cette division sociale, que refuse souvent de regarder en face la société marocaine, est sans doute aussi importante. Que c’est peut-être de là que naîtra une future révolution dans les esprits marocains.

Malgré quelques longueurs, "Razzia" s’impose par la sagacité du regard de son auteur sur les questions qui fâchent dans son pays (tradition, sexe, féminité, religion, homosexualité…) mais aussi par sa mise en scène. Très tenue, maniant avec aisance les flash-back, se plaçant au service de ses personnages et de merveilleux acteurs, celle-ci rend également hommage au "Casablanca" de Michael Curtiz de 1942. Même si aucune scène n’a été tournée au Maroc, les fantômes d’Humphrey Bogart et Ingrid Bergman hantent pourtant toujours la ville. "As time goes by…"

Réalisation : Nabil Ayouch. Scénario : Nabil Ayouch et Maryam Touzani. Photographie : Virginie Surdej. Montage : Sophie Reine. Avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid, Amine Ennaji, Abdellah Didane… 1 h 59.

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