Cinéma Un film d’animation original, inspiré de l’univers du dessinateur. Séduisant.

Alors que se multiplient de part et d’autre de l’Atlantique les adaptations de bande dessinée, "Avril et le monde truqué" offre, sur le papier, une alternative intéressante : non pas transposer directement une œuvre mais s’inspirer de l’univers d’un auteur culte, Jacques Tardi.

Au vrai, "Avril et le monde truqué", écrit par Benjamin Legrand, s’ouvre sous les meilleurs auspices. En 1870, suite à un incident et la mort conjointe d’un savant visionnaire et de l’empereur Napoléon III, la guerre franco-allemande n’a pas eu lieu. Double conséquence dans cette version alternative de l’Histoire : la France reste un empire et les savants du monde entier disparaissent. L’électricité n’a pas été découverte, pas plus que le pétrole n’est devenu énergie prépondérante. Si bien qu’en 1941, le monde vit toujours à l’âge de la vapeur, dans une Belle Epoque décadente.

L’héroïne se prénomme ici Avril, orpheline de parents disparus lors d’une rafle menée par le maladroit inspecteur Pizoni - proche cousin du tout aussi calamiteux Caponi de Tardi. Devenue adulte, Avril poursuit dans la clandestinité les recherches de ses parents, qui cherchaient à mettre au point un sérum universel, garantissant immunité et invincibilité. Epaulée par Darwin, chat doué de la parole, et Julius, voleur espion malgré lui, Avril va affronter des forces obscures.

Cette uchronie est idéale pour transposer l’esthétique et les ambiances du père d’Adèle Blanc-Sec, dont l’œuvre fantasque fut aussi peuplée de savants fous divers, avec réflexion sur le dévoiement de la science. Sa ligne claire semi-réaliste s’avère tout à fait adaptée à l’animation.

La première partie du film, trépidante, fleure bon le Tardi, avec son Paris gris dominé par une double Tour Eiffel, survolée d’aéronefs et envahie d’automobiles au charbon. Les Tardinophiles reconnaîtront parmi la foule des visages familiers et apprécieront le travail des animateurs, qui ont su reproduire les expressions faciales et gestuelles caractéristiques de l’auteur. L’humour décalé, acide, cite également Tardi.

Mais on retrouve ici le même déséquilibre que dans le Tintin de Spielberg, d’abord fidèle pour finalement prendre trop de libertés artistiques dans la seconde partie du film, qui bifurque vers un fantastique trop débridé par rapport à l’œuvre source et renchaîne des rebondissements convenus.

"Avril et le monde truqué" n’en reste pas moins une œuvre qui se distingue par sa direction artistique, son originalité et l’attention particulière apportée au doublage. Jean Rochefort (qui prête sa voix à Pops), Philippe Katerine (Darwin) ou Bouli Lanners (Pizoni) livrent des prestations vocales enlevées. Même Marion Cotillard dans le rôle-titre, qui a pu être si atonale dans d’autres prestations similaires, se met au diapason de ses partenaires. Tant et si bien que ces voix, qui détonnent si souvent dans les adaptations des univers de papier, paraissent au sortir de la projection avoir toujours fait partie intégrante de celui de Tardi.

Alain Lorfèvre

© IPM
Réalisation : Franck Ekinci et Christian Desmares. Scénario : Franck Ekinci, Benjamin Legrand. Avec les voix de Marion Cotillard, Philippe Katerine, Bouli Lanners, Jean Rochefort,… 1h46

Frank Ekinci et Christian Desmares dans leur monde Tardi à vapeur

"En mettant notre petite couche par-dessus le Paris Haussmann, le Paris Art déco; on peut mesurer combien cette uchronie a changé Paris" Entretien Fernand Denis

L’auteur Jacques Tardi, le scénariste Benjamin Legrand, le producteur-scénariste Frank Ekinci et le directeur de l’animation Christian Desmares. Ils se sont mis à quatre pour donner vie à "Avril et le monde truqué", cette uchronie, cette réécriture de l’histoire suite à la modification d’un élément du passé : l’absence de l’électricité. Nous avons rencontré Frank Ekinci et Christian Desmares, les co-réalisateurs.

Comment travaille-t-on à huit mains ? Qui a commencé ?

Christian Desmares : L’idée vient de Benjamin Legrand, ami de longue date de Tardi. Ils ont notamment collaboré pour "Tueur de cafards" qui doit être sorti en 85. Il y avait cette idée d’une uchronie illustrée avec l’univers de Jacques Tardi. Benjamin connaissait Frank et ils nous ont proposé de travailler ensemble. A la base, ce devait être une série télé et c’est devenu un projet de long métrage en 2007, au moment où l’on terminait le "Persepolis" de Marjane Satrapi.

Tardi n’a jamais eu envie de le réaliser lui-même ?

Frank Ekinci. Un peu au début, mais il a vite compris que l’animation c’était un tout autre boulot. Et surtout un processus très long. Il était occupé avec "Stalag", il n’avait pas le temps d’être présent en permanence sur le film. Il a beaucoup travaillé au début et puis ce fut un suivi avec Christian.

Comment avez-vous procédé pour vous immerger dans le style Tardi ?

C.D. D’abord, j’ai épluché ses bouquins, ses illustrations, ses affiches, tout ce qu’il a pu produire en images. On a passé du temps à dessiner ensemble. C’est important de voir le geste car il influence forcément le trait. S’il dessine plus ou moins vite. S’il lève son crayon ou s’il part d’un trait et construit sans interruption. On a parlé de ses influences picturales, en bandes dessinées, au cinéma… J’ai regardé son matériel, ses encres… C’est comme apprendre une langue étrangère. Il y a la grammaire, le vocabulaire, et puis il faut pratiquer afin de faire face aux contraintes techniques de l’animation, réussir la mise en mouvement.

Etes-vous entré dans l’esprit de Tardi par le bout des doigts ?

C.D. On peut dire cela.

Qu’y a-t-il dans son esprit ?

C.D. Une jubilation à dessiner des machines, à comprendre des mécanismes, à rendre leur fonctionnement crédible. Mais l’animation, c’est cela. Un directeur artistique impose sa patte et les autres membres de l’équipe doivent se conformer. Je me considère comme un musicien de studio. Je dois être capable de jouer dans tous les registres, du rock, du reggae, du blues…

Travailler sur l’uchronie d’un monde à vapeur. Est-ce plutôt amusant, vertigineux ou contraignant ?

F.E. C’est amusant de créer un univers imaginaire sur une base réaliste, historique. Dans le film, on voit deux Tours Eiffel, on voit des rues de Paris. On peut les reconnaître mais on a ajouté des choses imaginaires. C’était l’idée : amener de la fantaisie sur une référence. On peut mesurer combien cette uchronie a changé Paris car on montre des bouts de Paris que les gens connaissent, le Paris Haussmann, le Paris Art déco, le Paris du début XXe et par-dessus, on a mis notre petite couche. Je préfère cela à montrer un Paris totalement inconnu.

C.D. Ce qui est ironique avec cette uchronie, c’est que Benjamin et Frank ont privé Tardi de ses deux sujets de prédilection : la Commune et 14 -18.

C’est un monde auquel on a envie de croire

F.E. Inconsciemment, je veux y croire car, en ce moment, la technologie, les réseaux sociaux, tout va très vite. Personne n’arrive à suivre. Je pense que cela fait du bien de voir un monde qui fait une pause. Moi, j’aurais adoré que le monde fasse une pause en 1979. Il n’y avait pas encore Internet, on vendait des disques, il y avait trois chaînes télé. C’est ringard, mais j’aime bien, c’est reposant, on n’était pas obligé de courir derrière un nouvel objet, une mise à jour. Aujourd’hui, on n’a plus le temps d’appréhender l’univers technologique environnant.

Au-delà de la représentation de cette uchronie, un autre grand plaisir du film, ce sont les voix. Dont celle de Bouli Lanners, jubilatoire en policier Pizoni.

C.D. Marc Jousset et Perrine Capron ont choisi les voix en fonction des contraintes de la coproduction. Marc avait pensé naturellement à Bouli Lanners. Physiquement, il y avait une forme de ressemblance. Mais il n’y a pas que sa voix qui nous a inspirés. La façon dont il est entré dans les intentions de jeu qu’on avait préparées, c’était un régal. Il avait tout compris, toutes les petites subtilités d’un personnage qui a beaucoup de facettes.

Fernand Denis