Cinéma Bruno Podalydès réhabilite l’héroïne bretonne en l’introduisant dans son univers comique, ludique, poétique, à la ligne claire.

Difficile de trouver plus ringard ou plus désuet que Bécassine. Un lointain souvenir de Chantal Goya. Un prénom synonyme de dinde, de gourde. Un accoutrement importable. Des récits qui ont fait leur temps.

Il fallait être fan des origines de la bande dessinée, se passionner pour les débuts du XXe siècle, avoir l’esprit jouette, être un peu poète, bref, il fallait être Bruno Podalydès pour se lancer dans un projet aussi rétro.

Certes, il pouvait faire de Bécassine un peu ce qu’il voulait. Personne n’irait le chatouiller pour des infidélités à une œuvre qui n’est plus guère lue, à un auteur dont on a oublié le nom, Pinchon. Bécassine vient-elle vraiment de Clocher-sur-Bécasse ? En tout cas, elle n’est jamais sortie de son coin de Bretagne. Est-ce vraiment dans les circonstances décrites par le film qu’elle hérite de son costume vert avec une coiffe ? On fait confiance à Bruno Podalydès.

Ce qui est sûr, c’est qu’il l’aime bien sa Bécassine. Il l’aime bien comme elle est. Elle ne sera jamais miss Côtes-d’Armor mais de toute façon, les top-modèles n’existaient pas à la Belle Epoque. Elle est très naïve, même très très naïve, mais cela ne fait pas d’elle une idiote. Il la montre comme une personne dont la confiance dans l’être humain est largement supérieure à la moyenne, dotée d’une formidable capacité d’émerveillement et d’un esprit indéfectiblement positif. D’ailleurs, Bruno Podalydès a vraiment à cœur de montrer son esprit porté sur la technologie. Comme "Mon oncle", le progrès la fascine, stimule ses capacités à améliorer son environnement. Son biberon automatique enchanterait Tim Burton, le doudou qu’elle a fabriqué aussi.

Une interprète idéale

On l’avoue, on a passé 90 minutes charmantes en sa compagnie. D’abord parce Bruno Podalydès a trouvé l’interprète idéale. On ne sait pas d’où sort Emeline Bayart, mais elle attendait patiemment son rôle, elle est parfaite en Bécassine et n’y voyez aucune malice.

Ensuite, il y a ce ton, ce mélange de fraîcheur et de complicité. C’est un peu comme si on jouait à Bécassine mais avec des moyens d’adultes et des comédiens de première force. Denis Podalydès, bien sûr. Ah ! le duel des deux frères armés de tapettes à mouche comme s’ils avaient encore six ans ! Un moment de fratrie comme cela, c’est émouvant. Karin Viard, Isabelle Candelier, Michel Vuillermoz, on voit que cela leur fait du bien de jouer, de jouer pour s’amuser.

Et puis, il y a la mise en scène. Elle est peut-être là, cette fidélité à l’univers de Bécassine, dans la musique d’époque qui colle idéalement, dans une façon de croquer les personnages, de composer des grandes cases, de réduire la profondeur de champ pour obtenir des à-plats, de dégager la ligne claire chère à cet admirateur d’Hergé. Au-delà de l’esprit de Pinchon, il y a d’autres jolies idées comme celle du lustre qui perd ses cristaux, la marque du passage du temps et de l’argent.

Enfin, il y a cette sensation de voir entrer Bécassine dans la famille Podalydès, de prendre sa place parmi une galerie de femmes surprenantes, d’Agnès Jaoui dans "Comme un avion" à Valérie Lemercier dans "Adieu Berthe", en passant par Sabine Azéma dans "Le mystère de la chambre jaune".

Réalisation, scénario : Bruno Podalydès. Avec Emeline Bayart, Michel Vuillermoz, Karin Viard, Isabelle Candelier, Denis Podalydès… 1h31.

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