Cinéma

La nouvelle est pratiquement passée inaperçue en Belgique : le 28 janvier dernier, le Belge Benoît Debie a remporté le prix de la meilleure direction de la photographie au Festival du Film de Sundance, aux Etats-Unis.

Encore inconnu du grand public, le nom de ce Liégeois de quarante ans circule dans l'industrie, des deux côtés de l'Atlantique. Il vient de signer la photographie de "Carriers", un film produit par la Paramount, son prix à Sundance lui a été décerné pour un autre film nord-américain, "Joshua", acheté par Fox Searchlight, la filiale de distribution de films indépendants de la 20th Fox. Ce premier pas réussi de Benoît Debie à la périphérie d'Hollywood devrait lui ouvrir de nombreuses portes. "J'ai treize projets sur la table pour 2007", nous confie-t-il lorsqu'il nous reçoit dans sa lumineuse maison de Forest, à Bruxelles. "Mais je ne pourrai en faire que deux, trois maximum. Quatre, j'y passerais l'année et je ne verrais plus ma famille." Et dans sa tête, les choix sont déjà bien arrêtés : "Je vais faire le premier long métrage de Marilyn Manson et "Vinyan" , le nouveau film de Fabrice du Welz".

Pas question pour Benoît Debie de laisser tomber celui qui l'a amené à assouvir son rêve de devenir directeur de la photographie au cinéma. Formé à l'IAD, il fut très vite confronté à la réalité du marché en Belgique : "Tu débutes comme assistant. A l'époque, ça voulait dire passer dix, quinze ans à attendre." Après des premières collaborations sur des films des frères Dardenne ou de Manu Bonmariage, il préfère travailler pour la télévision. D'abord caméraman pour RTL-TVi, il y devient bientôt directeur de la photo pour des émissions ou des publicités,...

"C'est qui ton chef op'?"

C'est à Canal + qu'il rencontre Fabrice du Welz, qui lui propose d'être chef opérateur sur son court métrage "Quand on est amoureux, c'est merveilleux". " Lors de la première projection en festival, se souvient le réalisateur , Gaspar Noé s'est précipité sur moi : "Ton chef op', c'est qui ? C'est qui ?"" Noé mûrit alors son sulfureux "Irréversible". Et propose à l'inconnu Debie de travailler dessus. "Ça m'a permis de basculer vers le cinéma. C'était un film très expérimental et assez difficile, rappelle Debie. C'est surtout la complexité du film qui fut un défi. Gaspar ne voulait pas d'un éclairage cinéma, mais un travail à la lumière d'ambiance. Tout ce que j'aime."

La postproduction d'"Irréversible" n'était pas terminée, que Benoît Debie avait déjà deux autres projets en chantier : le premier long métrage de Fabrice du Welz, "Calvaire", et "The Card Player" du mythique Dario Argento. "Je ne comprenais pas pourquoi il me voulait, lui qui a tourné avec les plus grands chefs opérateurs. Je me suis repassé certains de ses films : j'étais estomaqué quand je voyais les noms des directeurs photo aux génériques : Vittorio Storaro (NdlR : qui a travaillé avec Coppola sur "Apocalypse Now"), Ronny Taylor (NdlR : cadreur sur "Barry Lyndon" de Kubrick ou "La guerre des étoiles" de Lucas)."

"Irréversible", "Calvaire", " The Card Player" : leur style, leur jusqu'au-boutisme, en font en 2004 des oeuvres de références. "Encore maintenant, à Sundance, les gens ne savent pas forcément qui je suis, mais il suffit que je cite "Irréversible" ou "Calvaire" et ça fait un déclic. Dans le milieu, tout le monde les a vus ou les connaît de réputation."

Ces films sont, avec le remarqué "Innoncence" de Lucille Hadzihalilovic (compagne de Gaspar Noé), sa carte de visite au Festival de Toronto en 2004. "Trois agents artistiques nord-américains sont venus me voir. L'un d'eux s'est obstiné et j'ai finalement accepté qu'il me représente aux Etats-Unis. Et ça se passe bien." C'est lui qui offre au directeur photo son premier contrat aux Etats-Unis, "Day Night Day Night", un film indépendant new-yorkais signé Julia Loktev, que Benoît Debie a tourné en 2005. Il a enchaîné avec "Joshua" de George Ratliff avec Sam Rockwell, déjà qualifié par certains internautes de "film d'horreur le plus intelligent depuis "Shining"." Et en septembre, il a bouclé "Carriers", un "teenage movie" produit par la Paramount, qui lui permet d'envisager d'oeuvrer sur des productions plus ambitieuses. "Le système des studios a ceci d'intéressant : tu y disposes de moyens techniques et financiers importants qui te permettent d'aller jusqu'au bout de tes intentions." Bien sûr, la confrontation aux règles de l'industrie américaine a valu au Belge quelques surprises : "Les syndicats restent très puissants. Si tu veux faire changer une ampoule, tu as un gars pour l'échelle, un pour couper le courant, un troisième pour l'ampoule ! Le bon côté, c'est que chacun se concentre sur son métier." Quitte, comme l'a aussi constaté Benoît Debie, à payer un cadreur à ne rien faire si le chef opérateur veut cadrer lui-même. Autre avantage : "La hiérarchie est très forte et respectée. Sur un tournage aux Etats-Unis, le directeur photo vient tout de suite après le réalisateur. On écoute ce que tu dis."

Des films extrêmes

Benoît Debie n'en oublie pas pour autant d'où il vient et ne se prend pas la tête. Il entend garder un oeil des deux côtés de l'Atlantique et pouvoir continuer à faire des films "extrêmes" qu'il apprécie pour leur audace formelle. Il suivra donc Fabrice du Welz en Thaïlande pour son "Vinyan", qui s'annonce aussi extrême que "Calvaire". Quant à son parcours américain, hormis le projet de Marilyn Manson, il ne peut encore rien dire. Mais juste avant Sundance, Benoît était reçu dans les bureaux de la MGM. Et depuis Sundance, les messages affluent sur sa messagerie électronique...