Berlinale: la Méditerranée, une mer morte

Hubert Heyrendt, Envoyé spécial à Berlin Publié le - Mis à jour le

Cinéma

À l’issue de ce premier week-end de festival, la Berlinale a déjà dévoilé huit de ses 18 films en Compétition. Et l’on ne voit pas comment Fuocoammare ne se retrouverait pas au palmarès. Ancré dans la terrible actualité de la crise des réfugiés (l’un des thèmes mis cette année en avant par le directeur de la Berlinale, Dieter Kosslick), le premier documentaire en lice a fait l’effet d’une bombe lors de sa première au Berlinale Palast, samedi après-midi. Quelques heures auparavant, il avait été acclamé par la presse, même si quelques sifflets fusèrent également. "Pornografia !", criait ainsi un journaliste italien à l’issue de la projection…

La vie à Lampedusa

Il est certain que le travail de Gianfranco Rosi ne laisse pas indifférent. Le cinéaste italien reprend ici exactement le même dispositif que dans "Sacro GRA", Lion d’or à la Mostra de Venise il y a trois ans. S’il s’attachait alors à dresser la cartographie d’un paysage urbain, celui du périphérique romain, il entend ici décrire l’île de Lampedusa. "Fuocoammare" aborde ainsi la question des réfugiés de façon non thématique mais géographique. Le résultat est saisissant.

Sans commentaire, Rosi filme les habitants de cette petite île italienne de 20 km² : Samuele, gamin insouciant, son père pêcheur, sa nonna collée à une station locale diffusant de vieilles chansons siciliennes. On y croise aussi un médecin, qui fait le lien avec l’horreur qui frappe l’île. Son témoignage est bouleversant, notamment lorsqu’il confie qu’il lui est toujours impossible de s’habituer à la vue des cadavres.

Rosi filme évidemment aussi les candidats à l’immigration en Europe, à leur arrivée à Lampedusa, dans les centres de tri mais aussi sur leurs embarcations de fortune, pleines à craquer d’hommes, de femmes et d’enfants déshydratés et, dans les cales, de cadavres entremêlés. Peut-on montrer l’horreur ? La réponse est oui, si l’on veut prendre conscience de la tragédie humaine qui se joue derrière des chiffres entendus tous les jours à la radio…

Huppert en prof de philo

Très remarquée avec "Eden" il y a deux ans (sur l’odyssée de la French Touch musicale dans les années 90), Mia Hansen-Løve était présente pour la première fois en Compétition dans un grand festival avec son 5e film, L’Avenir, dissertation sur le rôle de la philosophie dans nos vies.

La compagne d’Olivier Assayas met ici en scène une prof de philo à la croisée des chemins (Isabelle Huppert, magistrale). Les enfants sont partis, son mari (André Marcon) la quitte pour une autre, elle place sa mère (Edith Scob) en maison de retraite… Que faire de cette liberté retrouvée ? Voilà une belle question philosophique, que la jeune cinéaste de 35 ans a parfois un peu de mal à traduire en termes purement cinématographiques, son film étant quelque peu encombré de citations (d’Adorno à Schopenhauer, en passant par Pascal ou Foucault).

L’adolescence selon Téchiné

L’autre Français en lice ce week-end, André Téchiné, revient, lui, à l’adolescence dans le vibrant Quand on a 17 ans (dont il signe le scénario avec Céline Sciamma). De retour à Berlin après "Les Temps qui changent" et "Les Témoins", le réalisateur de 72 ans s’intéresse à deux ados qui ne se supportent pas mais vont devoir apprendre à vivre ensemble. Avant de se rapprocher…

C’est la première fois que Téchiné aborde de façon aussi frontale l’homosexualité. Mais il trouve la justesse nécessaire pour capter l’émoi amoureux naissant entre deux garçons. Inscrit dans de somptueux paysages de montage, le film se déroule sur trois trimestres, de la neige de l’hiver au soleil de l’été, prenant le temps de décrire l’évolution de cette relation, tous les états contrastés par lesquels passent ces deux jeunes gens qui s’ouvrent à leur sexualité (campés par les prometteurs Kacey Mottet Klein et Corentin Fila)…

Lettres d’Angola

Le Portugais Ivo M. Ferreira envoyait, lui, de sublimes Lettres de guerre… Soit l’adaptation d’un recueil publié en 2005 par le romancier António Lobo Antunes, compilant les lettres écrites à sa jeune épouse alors qu’il était un médecin militaire de 28 ans envoyé combattre en Angola en 1971. Optant pour un noir et blanc envoûtant, Ferreira se sert de l’image pour dépeindre le quotidien d’un soldat, l’ennui, les combats, mais aussi l’exotisme d’un pays complètement neuf à ses yeux. Tandis qu’une voix féminine lit des extraits de sa correspondance, dévoilant les états d’âme d’un homme qui prend petit à petit conscience de l’absurdité de cette guerre coloniale menée par un régime salazariste agonisant.

Cet échange entre l’image et la voix off, jamais redondantes, donne toute sa puissance à ces "Lettres de guerre", offrant la mise à distance nécessaire pour une vraie réflexion sur l’inanité de la guerre. En cela totalement fidèle au geste littéraire d’António Lobo Antunes, Ferreira signe une œuvre profondément humaine qui résonne bien au-delà du simple contexte angolais de l’époque…


Bouli Lanners clôt un cycle à Berlin

Dimanche soir, Bouli Lanners présentait au Panorama son 4e long métrage, "Les Premiers, les derniers". L’effet de surprise est un peu estompé puisque le film est sorti en France le 27 janvier dernier (et sortira le 24 février chez nous), où il a reçu un accueil dithyrambique. Cette errance dans la Beauce de personnages paumés dans une ambiance crépusculaire n’aurait en effet pas démérité en Compétition officielle…

La projection des "Premiers, les derniers" au cinéma International est un joli clin d’œil. C’est là en effet que Lanners avait présenté, déjà au Panorama, son tout premier film, "Ultranova", en 2005. "C’est génial de boucler le cycle ici et d’échapper au giron cannois. Berlin nous correspond quand même plus", s’enthousiasmait Bouli, samedi soir, en désignant l’ambiance underground qui règne au "White Trash", cantine branchée spécialisée dans les burgers et… les tatouages où il avait convié toute son équipe.

"Ce film clôture une boucle, dans la salle où tout a commencé il y a 11 ans. Même s’il est plus construit, je reviens vers quelque chose qui était déjà dans‘Ultranova’ , le spleen en moins. La peur a remplacé le spleen dans la société, la peur de l’avenir, des intégrismes… Chez moi, c’est la peur de l’âge… Mais elle me donne une envie absolue de vivre", nous confiait le cinéaste de 50 ans. Lequel va prendre quatre mois de repos pour "s’ennuyer" et nourrir ainsi son prochain scénario, un polar qui devrait être très différent de ses quatre premiers films.

Bouli n’était pas revenu à Berlin depuis "Ultranova". En une décennie, la ville a changé, tandis que le bonhomme a pris de la bouteille. "Je comprends mieux le métier. Comme un cordonnier, je connais mieux l’outil. Mais le travail, les inquiétudes et l’envie de raconter l’homme sont toujours les mêmes. Je ne veux pas apprendre trop non plus. Je veux garder ce qu’il y a de positif dans le fait d’être autodidacte…"