Cinéma

Dans un restaurant chic, un serveur empressé, le bras arraché, demande à un client anthropophage qui a fini son assiette: « Désirez-vous autre chose Monsieur? » Reconnaissables en un coup d’oeil, les dessins de John Callahan pratiquent un humour ravageur, s’attaquant à tous les sujets: racisme, handicap, politique…

Pendant 27 ans, il a fait hurler de rire, autant que s’indigner, les lecteurs de la « Willamette Week », une revue de l’Oregon. Petite particularité, si son trait était si pur, si hésitant aussi parfois, c’est que le dessinateur était cloué dans une chaise roulante et quasiment paralysé des bras suite à un grave accident de voiture à Los Angeles en 1972, alors que lui et le chauffeur étaient complètement saouls. Ce qui a permis à Callahan de s’en sortir et de reprendre sa vie en mains? Les 12 étapes du « programme » des Alcooliques Anonymes…

Le sujet est particulièrement casse-gueule. Gus Van Sant s’y confronte avec brio dans Don’t Worry, He Won’t Go Far on Foot, présenté hier en Compétition à Berlin et sans doute le film le plus applaudi jusqu’ici par la presse. Si le cinéaste indépendant américain se sort haut la main de cette histoire édifiante, c’est qu’il trouve le bon équilibre. Ne tombant jamais dans le prêchi-prêcha, tout en affrontant son sujet frontalement, en retraçant ce travail sur soi qui permet de trouver la voie de la sobriété. Si les films sont radicalement très différents, « Don’t Worry » fait en cela penser à « La prière », présenté il y a quelques jours en compétition. Gus Van San comme Cédric Kahn choisissent en effet d’affronter sur sujet avec une vraie sincérité, refusant toute forme d’ironie.

Si « Don’t Worry » trouve le ton juste, c’est aussi en grande partie grâce à son personnage, très caustique dans son humour, maniant l’auto-dérision et le second degré comme il respire. Van Sant peut aussi se reposer sur des acteurs, épatants. Tant Joaquin Phoenix dans le rôle du tétraplégique alcoolique repenti que Jonah Hill dans le rôle de son sponsor, riche homosexuel pas piqué des vers, ou Jack Black dans le rôle du compagnon de beuverie qui a ôté sa mobilité à Callahan…

La complainte des Philippines

Nouveau chouchou des festivals — il avait décroché le Prix Alfred Bauer ici avec « A Lullaby to the Sorrowful Mystery » en 2016, avant de s’arroger quelques mois plus tard le lion d’or à Venise avec « The Woman Who Left » —, Lav Diaz était de retour en Compétition à la Berlinale avec Season of the Devil. Dès la première image, on est chez Diaz: cadre fixe, image 4/3, noir et blanc… La seule chose qui a changé? Les acteurs chantent. Mais on n’est pas dans la comédie musicale pour autant! On est aux Philippines à la fin des années 70. Le dictateur nationaliste Ferdinand Marcos a créé en 1977 les Forces de défenses civiles. Une milice qui terrorise un village reculé du pays, tant psychologiquement que physiquement. Seul résiste un petit groupe, mené par un poète…

Dans son dernier film, qu’il présente comme un opéra rock (plus opéra que rock), le cinéaste continue d’explorer le tragique passé des Philippines pour mieux faire écho à la situation actuelle, celle d’un pays corrompu dirigé par un populiste radical, le président Rodrigo Duterte qui, lui aussi, fait appel à des milices très controversées dans son combat contre la drogue…

« Season of the Devil » est un beau film, porté par un rythme langoureux qui n’appartient qu’à son auteur, un poème désespéré sur l’histoire violente des Philippines). Mais une fois de plus, par sa longueur (près de quatre heures), le film tient plus de l’objet, de la performance pour le spectateur — le regarder d’une traite demande en effet de se placer dans le bon état d’esprit —, plus que du cinéma traditionnel…