Cinéma

Les stades résonnent encore - ad nauseam - des échos de We Are The Champions et We Will Rock You, deux hymnes quadragénaires du groupe Queen. C’est dans celui de Wembley que s’ouvre Bohemian Rhapsody de Bryan Singer. Freddie Mercury s’apprête à monter sur la scène du Live Aid, le 13 juillet 1985, pour ce qui sera considéré comme la meilleure performance du concert humanitaire et l’un des meilleures du quartet.

De cet instant pivot, Singer procède à rebours, narrant le parcours de Queen, à travers celui de son lead singer. Il était pratiquement impossible d’incarner cette diva extravagante et bête de scène. Sacha Baron Cohen, initialement casté, aurait pu relever ce gant. Rami Malek s’y casse les dents. Le mimétisme dont il fait preuve ne compense pas un charisme moins naturel.

Freddie Mercury est le vecteur du récit - Brian May, Roger Taylor et John Deacon sont réduits à des sidekicks de buddy movie, entre deux blagues et coups de gueule. Singer s’intéresse à sa quête d’identité, tarte à la crème du biopic. Soit, ici, celle d’un gamin né Farrokh Bulsara, qui se construit au prix de la double négation de ses origines parsies et de son homosexualité.

Jusqu’à une épiphanie lacrymale (réconciliation familiale et rencontre de l’amour de sa vie), le récit déploie les conventions du genre : ascension, percée, gloire, décadence, rédemption sur fond de destin tragique.

On s’en accommoderait, si le regard et la mise en scène étaient à l’aune baroque du groupe et du hit qui donne son titre au film. Mais il n’y a aucune commune mesure avec l’ambition démesurée de ce dernier, bardé de records (dont sa durée de six minutes et ses 180 surmixages, à l’époque des bandes à huit pistes). Quand, vers 1975, le groupe se rebelle contre son premier producteur, qui refuse de sortir Bohemian Rhapsody en single, le batteur Roger Taylor lui lance : "Queen ne suit pas de recette." Bryan Singer, oui.

Pire : certains passages ou personnages (le producteur joué par Mike Myers) évoquent un succédané scolaire du documentaire parodique Spinal Tap.

Tout aussi paradoxalement, le traitement est prude : la caméra détourne le regard des fêtes hédonistes et des backrooms. Tout en réduisant à son tour la communauté gay à son lot de clichés éculés (cuir moulant et moustaches), Singer passe le vernis consensuel sur les excès - sans doute pour apaiser a posteriori la conscience rangée des voitures de Brian May et Roger Taylor, qui ont produit le film.

Autoproclamé "pute internationale du rock", Mercury devient une vierge effarouchée, limite ado attardé, qui s’apitoie sur sa solitude et son premier amour féminin, au point de pratiquement déboucher sur une lecture morale de sa vie de bohème : le chanteur, diagnostiqué séropositif en 1985, décédé cinq ans plus tard, aurait "payed his dues" quand ses potes, devenus bons pères de famille, ont survécu, jusqu’à produire ce très consensuel film qui vire au best of un brin révisionniste.

Et si le climax du film, reconstitution intégrale et plus réussie des vingt minutes de la fameuse prestation du Live Aid, réussit à transmettre au spectateur l’exaltation qu’il y a à faire vibrer à l’unisson un stade de 150 000 personnes, c’est un argument bien pauvre pour ce qui n’est en rien une rhapsodie cinématographique - tout au plus une bal(l)ade sirupeuse qu’on pourrait intituler Bohemian Rhaposdy Bites the Dust.


© IPM
Réalisation : Bryan Singer. Scénario : Anthony McCarten et Justin Haythe. Avec Rami Malek, Ben Hardy, Joseph Mazzello, Gwilym Lee,… 2 h 14.