Cinéma Après Wim Wenders, Lucy Walker consacre un documentaire à ce disque au destin extraordinaire. Et à ses musiciens.

La roue du temps tourne comme les disques. Même si on ne l’écoute plus régulièrement, "Buena Vista Social Club" reste une balise musicale, un documentaire idéal, un coup du destin magistral.

Les premiers accords de "Candela" résonnent qu’un frisson parcourt immédiatement l’échine. Vingt ans plus tard, cet album reste touché par la grâce car il est bien plus que des mélodies, des voix, des rythmes, des arrangements. Il est tout ce que la vie peut réserver de souffrance, de passion, de bonheur, d’inattendu.

"Buena Vista Social Club" est l’histoire d’un miracle dont le deus ex machina s’appelle Ry Cooder, guitariste américain exceptionnel, auteur du riff fameux de "Jumpin Jack Flash" des Stones. Plutôt que de devenir une rock star, Ry Cooder a promené sa six cordes aux quatre coins des traditions musicales, du Mexique au Mali, en passant par Cuba dans les années 90, rejoignant son fils, percussionniste, venu s’y perfectionner. Séduit par la musique cubaine "traditionnelle", il rassemble des musiciens locaux et leur fait enregistrer un disque. C’est le fameux "Buena Vista Social Club" qui va conquérir patiemment la planète pour de multiples raisons, dont un documentaire réalisé par Wim Wenders (Ry Cooder avait signé la bande originale de "Paris Texas").

S’appuyant sur leur premier concert à Amsterdam - photographié par Robby Muller - Wenders présentait l’une après l’autre les vies fracassées de chaque membre du "cloub", brossant simultanément un portrait de Cuba, vibrant d’une exceptionnelle musicalité. Le destin le plus exemplaire, celui qui charge émotionnellement le film, est, sans doute, celui d’Ibrahim Ferrer, le Nat King Cole cubain des années 60-70, devenu cireur de chaussures pour survivre.

Un peu moins de 20 ans plus tard, ce nouveau documentaire de Lucy Walker s’attache, dans un premier temps, à l’histoire de l’album, à son enregistrement, au rôle du producteur musical cubain Juan de Marcos. Et dans un deuxième temps, il raconte cette tournée particulière de quasi deux décennies durant lesquelles ces papys et mamy de la musique cubaine ont empoigné fermement leur deuxième chance, rattrapé le temps perdu, vécu les dernières années de leur existence comme si c’était les premières. On voit ainsi le discret Ibrahim Ferrer devenir une bête de scène et chanter jusqu’à son dernier souffle.

Désormais emmené par Omara Portuondo, dernière survivante charismatique, ce band possède tout au long une charge symbolique qui génère une émotion extraordinaire. Notamment lorsque Obama les invite à se produire à la Maison Blanche. Ou lorsqu’ils jouent à Miami devant la plus importante communauté cubaine hors de Cuba.

C’est de la musique et c’est bien plus. D’ailleurs, le documentaire de Lucy Walker a beau être assez conventionnel, il est traversé de moments poignants, tant le timbre d’Ibrahim Ferrer, le touché de Ruben Gonzales, le sourire Compay Segundo, l’énergie d’Omara Portuondo sont irrésistibles.


© IPM
Documentaire de Lucy Walker. Avec Ibrahim Ferrer, Omara Portuondo, Manuel Mirabal… 1h50.