Cinéma En 1992, Belvaux, Bonzel et Poelvoorde secouaient Cannes et le cinéma belge. Flash-back.

C’est où le palais Miramar ? Sur la Croisette, les critiques sont tout perdus. La plupart n’ont jamais mis les pieds à la "Semaine de la critique" et la rumeur - on ne dit pas encore le buzz en 1992 - assure qu’on y projette un film génial. Oui, mais c’est où la "Semaine de la critique" ? Oulàlà, c’est loin du palais, après le Majestic, après le Carlton, après le Martinez, au palais Miramar, tout au bout de la Croisette, à la frontière même entre la bulle du festival et la réalité.

Finalement, c’était facile à repérer, une file kilométrique patiente sous le soleil devant la modeste salle qui multiplie les projos de "C’est arrivé près de chez vous". Les trois auteurs Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde sont désormais davantage bookés qu’Alain Delon (de retour à Cannes avec "Casanova") ou Sharon Stone (malgré son "Basic instinct"). Coralie, leur attachée de presse est débordée, submergée, mais continue pourtant à faire l’impossible : "Une interview à minuit, plage du Carlton, ça vous va ?" Parfait, merci Coralie.

Les bobines sous le bras

Première rencontre sous la lune, sur le sable à trente centimètres de la Méditerranée, un "petit Grégory" à la main - c’est pour rire -; Benoît raconte l’incroyable destin de ce film de copains. Il y a deux mois, ils espéraient juste disposer d’une salle pour le montrer à leurs potes. Puis Cannes a marqué son intérêt, la Communauté française a payé le mixage et le passage du 16 au 35 mm. Et, maintenant, le monde entier se précipite pour le voir, l’acheter. On n’est pas à Lourdes, mais c’est un miracle. Un petit quelque chose chipote néanmoins Benoît pendant l’interview, il se demande s’il va oser montrer le film à sa mère. Un hors-bord passe, mes chaussures sont trempées.

Deux décennies plus tard, Benoît Poelvoorde se souvient du coup de fil de Rémy Belvaux (le frère de Lucas) : "Tu peux t’acheter un maillot, on va à Cannes." Et ils sont tous partis à Cannes, les dix-sept qui avaient travaillé sur le film. "Ce n’est pas une légende, raconte l’acteur, on est descendus du train à Cannes avec les bobines de la première copie sous le bras. On s’est dit qu’on allait rester trois jours gratuits. On n’avait pas de distributeur, on n’avait rien. On était comme des amateurs qui viennent montrer un film super 8. Le premier soir avant la projection, on a été nous-mêmes coller nos affiches sur les arbres, une affiche qu’on avait réalisée nous-mêmes. A la première projection, il n’y avait pas grand monde. Mais la deuxième était pleine et puis on a dû ajouter des projections, des projections. Et on a enchaîné interview sur interview. C’était surréaliste. Ce qui nous amusait, c’était d’aller faire la fête, de rentrer gratuitement dans les soirées. La difficulté, c’était de faire rentrer dix-sept personnes."

Le cadeau empoisonné

Après le festival, la gueule de bois sera terrible car le cadeau était empoisonné. Les trois jeunes gens, qui n’ont aucune expérience professionnelle, sont incapables de gérer ce succès planétaire. Ils vont se faire rouler, escroquer et ne verront pas la couleur de l’argent.

Pire, ce triomphe - Robert DeNiro au sommet de sa gloire dans les années 90 ne manque pas une occasion de dire son admiration pour "Man Bites dog" (titre international). Pire donc, ce triomphe va les tétaniser. Rémy et André, qui partageaient le même appartement, ne se voient plus, ils se déchirent la paternité du film. L’un comme l’autre craint de remettre le couvert, de se lancer dans un deuxième long métrage. Le trio génial va exploser, chacun partira de son côté, leurs routes ne se croiseront plus.

"Je ne revois jamais mes films, je n’aime pas me regarder. Et celui-là, c’est encore plus difficile, avoue Benoît Poelvoorde. Rémy est mort, d’autres personnes du film ont disparu aussi. Cela devient triste. On était fou fou fou. Rien ne nous faisait peur et on n’avait rien à perdre. Pas de tabou, pas d’inquiétude, pas de question; tout ce qui arrive en vieillissant. Une seule question nous préoccupait : en mettant les séquences bout à bout, arrivera-t-on à 1 h 30 ?"

La métamorphose

Vingt-cinq ans plus tard, le paysage du cinéma belge a beaucoup changé. Ce n’est plus un désert, mais un secteur économique en croissance (sauf son nombre de spectateurs). Ce sont des studios, des labos, du tax-shelter, des comédiens, des réalisateurs, des techniciens. "C’est arrivé près de chez vous", mais aussi Jaco Van Dormael avec "Toto le Héros" et les frères Dardenne avec "Rosetta" ont créé les conditions artistiques de cette transformation. Ils ont même réussi l’impossible : métamorphoser l’image des Belges aux yeux des Français.

"C’est arrivé près de chez vous" est projeté, en présence d’André Bonzel, le 15 à Bozar à Bruxelles, le 16 au Parc à Liège, le 17 au Caméo à Namur.