Cinéma Entretien

En trente ans, plus de 1 500 courts métrages et une kyrielle de récompenses internationales, l’atelier liégeois Camera-etc (précédemment Caméra enfants admis) s’est fait un nom dans le monde de l’animation - et, partant, du festival Anima où il est triplement présent cette année(1). Et ce, tout en y occupant une place un peu à part. Celle d’une animation à vocation "à la fois culturelle, sociale et éducative", résume son directeur Jean-Luc Slock. L’atelier privilégie les réalisations collectives: avec des groupes d’enfants ou d’adultes - encadrés par des professionnels -, dans le cadre tantôt d’un stage, tantôt d’un projet spécifique en partenariat avec une association ou une institution. L’accent est souvent mis sur une thématique "citoyenne" (discrimination, immigration, protection de l’environnement, commerce équitable ), faisant de ces films sensibles et poétiques, in fine, autant d’outils de sensibilisation. Outre ce côté "porteur de messages, "militant", on revendique aussi nos choix esthétiques", indique Jean-Luc Slock. Ceux-ci puisent, encore et toujours, dans les techniques traditionnelles, artisanales: dessin, papier collé et autres bouts de ficelle, ombres chinoises, plasticine "Ce sont les plus adaptées à la création collective, et par ailleurs elles s’inspirent d’un monde dont on se sent proche: les bouquins pour enfants", justifie-t-il.

En trente ans, Camera-etc, reconnu comme atelier de production et centre d’expression et de créativité, a grandi (l’équipe compte 13 personnes) et évolué. "On produit moins de films maintenant (entre 20 et 30 par an), on privilégie davantage la qualité des projets. En milieu scolaire notamment, où l’on se limite à 4 projets par an, mais en prenant le temps, dans le cadre des passerelles culture-enseignement".

Camera-etc multiplie également les projets internationaux, en déplaçant son atelier sur d’autres terres, de la Bosnie au Vietnam. Ainsi "Leila" - qui aborde la problématique du travail des enfants -, l’un des courts métrages projetés ce mercredi soir, a-t-il été créé au Burkina Faso avec 16 enfants. L’atelier liégeois y a même créé une association sœur, Caméra & Consorts. "Avec le matériel numérique, la production de films d’animation est devenue très démocratique", se réjouit Jean-Luc Slock. "Un ordinateur portable, une caméra, un pied" et le tour est joué. Et ce n’est pas tout: le numérique facilite aussi le "cinéma ambulant" , utile dans des régions qui n’ont plus ni salles ni diffusion culturelle. Ainsi à Bukavu, en République démocratique du Congo, où Camera-etc s’apprête à travailler avec des enfants-soldats et l’ONG War Child.

La diffusion de l’animation en salles et à la télé restant difficile, Camera-etc a choisi de concentrer ses efforts sur le Net, d’une part: "Nos films seront bientôt téléchargeables sur notre site". Et surtout sur la participation à des festivals, aux quatre coins du monde, d’où ses films reviennent très souvent primés. "Il y a un effet boule de neige, surtout via des festivals jeune public: certains films sont, en retour, bien diffusés en France, via les bibliothèques".Son "internationalisation" amène en outre l’atelier à développer une nouvelle tâche : le doublage de ses films. Travail qui, mené avec des enfants, peut s’avérer "très riche et créative" , se réjouit Jean-Luc Slock.

Parallèlement à la création collective, l’atelier s’aventure, depuis peu, dans la production de films d’auteurs. Soit, pour l’heure, ses talentueux animateurs. Premières perles: "La poupée cassée" de Louise-Marie Colon, "L’enveloppe jaune" de Delphine Hermans et "Orgesticulanismus" de Mathieu Labaye. Ces deux-ci seront projetés ce soir à Flagey, dans le cadre d’une sélection qui se veut un "panorama" des différents types de projets menés par Camera-etc, illustrés par 9 films, tous récents.

A une exception: "Western", créé (en super 8) en 1983, lors d’un stage de Camera enfants admis. L’un de ses réalisateurs en herbe (il avait 13 ans) n’est autre que Benoît Féroumont, bien connu à ce jour comme illustrateur mais aussi réalisateur: il a dirigé l’animation, dans sa partie belge, des longs métrages "Les Triplettes de Belleville" et "Brendan et le secret de Kells", tous deux nominés aux Oscars. "C’est un contre-exemple bien sûr, notre but n’est pas de former des spécialistes, commente Jean-Luc Slock, mais c’est un clin d’œil: c’est ce stage qui aurait déclenché la passion de Benoît pour l’animation et la BD".

(1)A Flagey, ce 17/2 à 20h30, soirée "Camera-etc : 30 ans" (9 courts métrages); à 17h30, "Cellulomania" (sélection "C’est du belge 3"); le 20/2 à 16h30, table ronde menée par Camera-etc avec ses homologues de l’"Animation European Network". Plusieurs films sont aussi diffusés à Liège (Grignoux) dans le cadre d’Anima.