Festival de Cannes

Originaire de Sierre, dans le Valais suisse, Claude Barras oeuvre depuis une dizaine d'année sur des courts métrages d'animation. Son premier long métrage, Ma vie de Courgette, a été présenté en première mondiale, dimanche, à la Quinzaine des Réalisateurs. En 2005, le réalisateur était déjà venu à Cannes, où le court métrage Banquise, coréalisé avec Cédric Louis, avait été sélectionné en compétition officielle. Lundi, après deux ovations debout, il était tout heureux de parler de cette longue aventure.

Comment avez-vous découvert le roman de Gilles Paris dont Ma vie de Courgette est l'adaptation ?

C'est Cédric Louis, avec lequel j'ai coréalisé six courts métrages, qui m'a fait découvrir le roman. Notre collaboration remonte à plus de dix ans. Il vient du cinéma documentaire mais dessine beaucoup d'histoires poétiques sur l'enfance. Moi je viens de l'illustration. Il m'a amené vers l'animation. Nous avons fait un premier film, Banquise, que nous avons présenté à Cannes il y a dix ans. Suite à cela, il m'a fait découvrir Autobiographie d'une courgette, qui parlait de l'univers de l'enfance et de la maltraitance - mais aussi des belles choses qui en résultent. Nous avons développé l'adaptation pendant cinq à six ans, en intermittence avec la réalisation d'autres courts métrages d'animation. Lorsque le projet a commencé à se concrétiser, Cédric a préféré se retirer du projet, parce que s'investir pendant trois ans dans la réalisation d'un film d'animation l'aurait éloigné trop longtemps de ses projets documentaires.

Aborder cette thématique dans un film pour enfants, c'est un sacré défi...

Le roman est plutôt ado, voire adultes. Il s'est surtout vendu dans le domaine de l'enseignement et de l'éducation, et chez les jeunes adultes. Nous avions dès le début l'ambition d'en faire un film pour le jeune public, ce qui impliquait d'être un peu moins explicite dans le détail de certaines choses.

Pourquoi avoir voulu rajeunir le public cible ?

J'ai un petit côté engagé par rapport au cinéma d'animation. Je trouve qu'on offre beaucoup de divertissement aux enfants, mais dans des univers souvent similaire. Je considère qu'on doit aussi pouvoir offrir de la diversité dans le divertissement, avec des thématiques autre que des récits d'aventure, d'action ou de fantaisie. Il ne faut pas avoir peur d'aborder des thèmes réputés difficiles. Cela a toujours été la fonction des contes, par exemple. Notre autre ambition était de toucher en même temps les enfants et les adultes, avec une lecture à deux niveaux du récit.

Est-ce pour cette raison que vous vous êtes tourné vers Céline Sciamma, qui vient du cinéma de fiction, pour la co-écriture du scénario ?

C'est mon producteur qui m'a proposé de travailler avec elle. Je connaissais bien son oeuvre. Je n'ai pas hésité une seconde a accepté. Cela fut très facile comme collaboration. Elle-même avait le désir de travailler sur un projet pour enfants et c'est une vraie passionnée de cinéma d'animation. Elle a tout de suite dit oui quand on lui a proposé de collaborer. Le livre a une structure en petits épisodes, que nous avions conservée Cédric et moi dans les premiers traitements que nous avions écrits. Céline a apporté le lien, elle a gardé un tiers de ce que nous avions écrit et y ajouté un arc narratif plus global et unificateur. Elle a fournit quelque chose de très simple dans la forme, mais de très riche dans le détail. Elle a aussi apporté ce mélange entre le réalisme, auquel nous tenions, et une dimension plus symbolique.

N'était-ce pas risqué de s'adresser à quelqu'un qui vient de la fiction ? Parce qu'on n'écrit pas un scénario qu'on a va tourner avec comédiens comme un scénario que l'on va devoir animer.

C'est vrai. Mais c'était précisément ce qui nous intéressait : sortir du carcan du cinéma d'animation. Nous avons travaillé de la même manière pour l'enregistrement des voix, dans une approche plus naturaliste, avec de vrais enfants et une direction d'acteur proche de la fiction, sans appuyer les choses. Nous avons travaillé avec Marie-Eve Hildebrand, qui vient de la fiction. C'est peut-être ce qui fait la spécificité du film, ce décloisonnement entre la fiction et l'animation. J'ai même dû insister auprès de Céline pour qu'elle continue de penser "fiction" et pas "animation" lorsqu'elle écrivait.

Comment avez-vous trouvé cet équilibre difficile entre un univers pour enfant et cet ancrage réaliste ?

Nous avons beaucoup procédé par soustraction. Le film faisait d'ailleurs quinze minutes de plus au départ. Lors du montage de l'animatique, j'ai fait en sorte de simplifier au plus la mise en scène, avec des plans plus longs, voire des plans séquence. J'ai retiré le plus de dialogues possibles, pour ne pas être trop redondant entre ce qu'on voit et ce qui est dit. Mais jusqu'à la première projection publique à Cannes, nous ne savions pas du tout si le film fonctionnerait auprès des spectateurs.

Est-ce vous qui avez mené toute la direction artistique dans la mesure où vous venez de l'illustration ?

Pour les personnages oui. Mais j'avais des chefs de poste. Cécile Milazo a signé le color script, par exemple, avec pour idée d'avoir une couleur principale et une couleur secondaire par personnage. J'ai essayé de laisser beaucoup de liberté aux gens avec qui je travaille. Le gros de l'équipe était constituée de gens qui ont travaillé sur nos courts métrages précédents. On n'avait à peine besoin de se parler.

J'ai identifié trois noms belges au générique. Mais le film n'est pas coproduit en Belgique.

Notre chef animatrice était Kim Keukeleire. Que dire ? C'est la meilleure en Europe pour l'animation en volume. Il est impossible de ne pas penser à elle quand on monte un tel projet. Nous la connaissions de Max & Co, l'autre film d'animation en volume suisse. Nous sommes ravis de l'avoir eu dans l'équipe. Et parmi l'équipe de fabrication des marionnettes, dirigée par Gregory Beaussart, nous avions Christine Polis et Benoît Polvêche, qui sont aussi des pointures dans ce domaine. J'aurais bien aimé avoir comme coproducteur votre compatriote Vincent Tavier dont j'aime beaucoup le travail. Il avait vu le projet au Cartoon Movie à Lyon et était très intéressé. Mais mes producteurs ont préféré garder la coproduction sur deux pays pour ne pas trop éparpiller le travail.