Festival de Cannes

Ce qu’ont ressenti les premiers spectateurs des séances du cinématographe à Paris en 1895; j’ai l’impression de l’avoir éprouvé, après avoir vu, ou plutôt vécu les six minutes de "Carne y Arena" d’Alejandro Iñarritu. Six minutes qui préfigurent le cinéma de demain, si on l’appelle encore cela du cinéma.

La séance ne se déroule pas à Cannes, aucun lieu n’est assez grand pour accueillir l’expérience. Il faut se rendre à l’aéroport de Mandelieu. On pénètre dans un immense hangar très moderne. L’atmosphère est plutôt celle d’une installation d’art contemporain. Au centre, un long mur métallique. C’est un authentique morceau de la palissade qui séparait le Mexique de l’Arizona, remplacée depuis quelques semaines par du béton. Il est chargé de souffrance comme un vrai morceau du mur de Berlin.

Six minutes à 360°

C’est derrière que cela se passe. On abandonne son sac, on vide ses poches, on longe le mur jusqu’à une porte. On entre seul dans un petit vestiaire où traînent une centaine de chaussures usagées. Il faut enlever les siennes, ses chaussettes aussi, et attendre le signal pour entrer pieds nus dans un espace, de 25x25 mètres, couvert de sable. Un homme me demande d’enfiler un sac à dos et puis me cale sur les yeux et les oreilles un casque relié à un très gros câble. Au passage, il me dit que je peux bouger mais pas courir et qu’il me retiendra si je m’approche trop d’un mur. 

L’instant suivant, on est dans le désert mexicain au crépuscule, on regarde à 360 degrés et on distingue un groupe de personnes qui arrivent au loin. Elles parlent espagnol, en route vers la frontière. Derrière les deux hommes, une femme se traîne à cause de sa cheville. Les enfants n’en peuvent plus. On va à leur rencontre. Ah non, on tire sur le fil. On entend les pales d’un hélico. Le voilà, c’est assourdissant, il braque un projecteur aveuglant sur nous. Des SUV de police s’approchent toutes sirènes hurlantes. 

En sort une dizaine de soldats américains surarmés, une lampe torche au bout de chaque fusil-mitrailleur. Ils hurlent aux migrants de retirer leurs chaussures. Les hommes sont menottés, plaqués contre les capots. Je m’approche d’un gamin de 5-6 ans terrorisé, un soldat vient vers moi, me fixe, me met en joue et m’ordonne de me mettre à genoux. Je me mets à genoux. Je mets mes mains dans le sable, je ne les vois pas. Je suis au cinéma. Je l’avais oublié. C’est fini, on retire le casque. Dans le vestiaire, je retrouve mes chaussures, mes chaussettes, pas encore mes esprits. Je pousse la porte, tout au bout du couloir, une vitrine avec des chaussures usées de toutes tailles et un sac à dos Winnie l’Ourson. On pense à Auschwitz.

Je sors du dispositif au moment où Alejandro Iñárritu entre dans l’entrepôt. Il me demande mon impression. Je lui réponds que je crois avoir éprouvé les mêmes sensations que les premiers spectateurs du Cinématographe en 1895. Il sourit et moi, je me dis que ce n’est pas avec le réalisateur de "Birdman" ou "The Revenant" que je parle mais à un frère Lumière. Une voiture me ramène à Cannes, à la fois surexcité par la technologie et groggy par l’expérience d’avoir été migrant pendant six minutes.